Enivrez-vous – de Charles Baudelaire : un doux appel à la démolition de l’humanité

Publié pour la première fois en 1857, Enivrez-vous est un célèbre poème en prose de Charles Baudelaire, issu du recueil Le Spleen de Paris. Il exhorte le lecteur à s’enivrer constamment, non pas seulement de vin, mais aussi de poésie ou de vertu, afin de fuir le fardeau du temps et l’oppression de la vie, transformant ainsi l’ivresse en un acte de révolte et de dépassement.
Il existe deux appels possibles pour inciter l’être humain à s’engager davantage dans la vie : augmenter le volume de la rationalité, comme le suggère le film Equilibrium, ou au contraire, l’inviter à se pencher encore plus sur ses sentiments, ses émotions, son côté charnel. Dans les deux cas, il y a danger. Si un être humain devenait entièrement rationnel, serait-il encore humain ? Et s’il vivait uniquement dans la passion charnelle, serait-il encore équilibré ? Ici, le poète nous invite à foncer sur la voie de la passion : « Enivrez-vous » – de poésie, de vertu, de vin, à votre guise. L’appel est clair : trouvez votre passion et accrochez-vous à elle pour fuir.

Quand c’est le poète qui le dit, la beauté des mots agit comme une magie qui élève et apaise. Mais lorsque le philosophe Sade affirme : « Je suis l’homme de la nature avant d’être celui de la société », il prône une philosophie libertine, laissant libre cours aux désirs et aux émotions. Le monde moral et chrétien y voit une menace. Certes, il existe une nuance entre s’accrocher à une passion et se laisser totalement dominer par ses désirs.

Mais ces deux postures appartiennent à la même patrie : la part charnelle de l’animal homo sapiens. Il faut aussi distinguer passion, obsession et possession. Dans tous les cas, l’intelligence et la rationalité ne sont jamais bien loin de l’épuisement.
Baudelaire écrit : « Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge ; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge vous répondront : il est l’heure de s’enivrer. »
Le poète veut que nous soyons comme morts face aux réalités, entièrement absorbés par notre passion. Mais que se passe-t-il si cette passion est l’alcool ou la drogue ? En se réveillant de l’ivresse, le temps nous dit encore : « Il est l’heure de s’enivrer ». Où trouver alors les moyens de nourrir sans cesse cette passion folle prescrite par le poète ?
Le concept d’humanité, selon moi, signifie que nous sommes ensemble sur cette planète et que nous devons nous soucier les uns des autres. Comme le disait Raoul Follereau : « Vivre, c’est aider à vivre. Il faut créer d’autres bonheurs pour être heureux. »
À mon humble avis, la vie ne pourra pas durer longtemps si chacun ne joue que pour sa passion. Par moments, il faut activer l’interrupteur des neurones pour penser à panser les maux et blessures du reste de la nature, dont nous faisons partie.
Voilà pourquoi Platon, dans La République, soutient que seul un philosophe-roi, guidé par la raison et la contemplation du Bien, peut gouverner justement une cité idéale, loin des passions populaires et des intérêts privés.
Sur ces entrefaites, je conjure poètes et adeptes, au sens littéral comme figuré, de mélanger la raison à vos enivrements, afin de trouver l’équilibre. Soyons des êtres de la terre qui jouissent, souffrent et contribuent par leur intelligence à la chapelle de la vie, pour faire fleurir l’amour, l’harmonie, l’ordre, le respect et la fierté dans nos cités, au bénéfice de l’humanité.

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