C’est un peu comme l’Intelligence Artificielle (IA). L’IA n’a pas écrit de son propre chef l’œuvre C’était ça ou mourir. Est-ce qu’elle a aidé ou contribué ? Oui, tout à fait. Il se pourrait bien que l’auteur ait d’abord mobilisé son intelligence personnelle pour concevoir l’histoire et en dresser la trame, avant de guider l’IA pour matérialiser son idée. Le schéma est identique avec l’argent : étant un objet inanimé, un passif, il ne crée rien par lui-même. C’est un simple outil dont on se sert pour accomplir des choses.
Qu’est-ce que le bonheur ? Le bonheur est un état de bien-être psychosomatique, dont la joie ou le rire constituent l’extase, peu importe la durée (chak ti moman ri, kè kontan, w ap viv yon moman ere…). Cette distinction entre le matériel et le spirituel n’est pas nouvelle. Le philosophe Aristote, dans son concept d’Eudaimonie, expliquait déjà que l’argent n’est jamais une fin en soi, mais un moyen. Voilà pourquoi, intuitivement, tout le monde sait ce que signifie être heureux, avec ou sans argent.
Cependant, si l’on se réfère aux paroles de la chanson César du groupe Système Band, la réalité nous plonge directement dans un espace social dominé par le capitalisme : l’argent y devient le visa universel pour voyager à travers presque tous les aéroports de la vie. Les sciences économiques modernes, notamment les travaux des Prix Nobel Daniel Kahneman et Angus Deaton, confirment que l’argent réduit le stress et sécurise le quotidien jusqu’à un certain seuil. C’est pourquoi, sur le plan psychologique, posséder des ressources (lè w blayi nan pòch mwen, mwen an sekirite nan kay la… ala power ou genyen…) procure la sensation d’une force supplémentaire pour affronter les aléas de l’existence.
Mais aujourd’hui, dans cette Haïti où l’insécurité et le kidnapping roulent en voiture blanche — c’est-à-dire au grand jour, de manière flagrante, arrogante et à la vue de tous, sans même chercher à se camoufler —, avoir de l’argent propulse-t-il encore cette sensation de bien-être psychologique ? Je n’ai pas la réponse absolue. Je ne sais même pas ce que signifie être fauché (razè), tant je n’ai jamais eu de fortune. Mais au vu des reportages, des témoignages et des faits réels, je pense qu’il est devenu presque impossible de se sentir bien dans sa peau aujourd’hui en Haïti, même grâce à l’argent.
L’analyse de notre réalité contemporaine met en lumière un phénomène terrifiant : l’homogénéisation de l’enfer. Quand on observe un chef de gang comme Izo sur les réseaux sociaux, ses prestations ultra-scénarisées démontrent qu’il est branché sur le monde extérieur, mimant les codes esthétiques du cinéma, du rap international et des clips vidéo. Pourtant, à quoi lui sert tout ce pognon s’il est condamné à mener une vie de reclus, coincé, camouflé, réduit à faire de faux exhibitionnismes dans ses coins fortifiés ? Vivre ainsi ne procure aucun bonheur authentique. C’est le reflet exact de la figure du « Tyran malheureux » décrite par Platon : un homme immensément riche mais esclave de sa propre terreur, incapable de faire confiance à quiconque et vivant dans une paranoïa constante.
Le plus tragique est que ce chef de gang évolue exactement de la même manière que les riches des autres quartiers huppés du pays, comme à Pétion-Ville. Le constat est implacable. Aujourd’hui, Pétion-Ville est totalement effondrée, défigurée par les ghettos, les immondices, la laideur, la pollution et la promiscuité. Dans cet espace délabré, la fortune des élites économiques ne peut plus leur acheter un environnement sain ni une liberté de mouvement. Pour les riches comme pour les criminels, les conditions de vie se sont alignées : les vitres doivent obligatoirement être teintées et blindées, et il faut s’entourer d’armes et d’agents de sécurité pour espérer survivre. Leurs espaces de vie ne témoignent plus d’une existence fortunée, mais d’un confinement permanent.
Kisa gen lajan / plede fè lajan itil la menm ? (À quoi sert-il encore d’avoir de l’argent ou de s’évertuer à en accumuler ?) Sur le plan matériel, le libre arbitre et l’espace d’expression sociale se sont effondrés pour tout le monde. Fini le temps où l’on pouvait rouler dans de grandes marques de voitures, s’offrir des courses en yacht, ou inviter des proches chez soi pour afficher le luxe de sa maison sans risquer sa vie. Si tout cela est conjugué au passé, comment le mental peut-il encore se couvrir de cette casquette de repos, de fierté ou de tranquillité ? Dans ce contexte, il n’y a pas de faux-semblant : pour beaucoup, l’enfer est en Haïti, ou plutôt, Haïti est devenue cet enfer terrestre dont parlent les textes religieux chrétiens. L’argent n’y sert plus à construire le bonheur, il sert uniquement à financer l’anesthésie de sa propre peur en payant des bunkers ou des rançons de kidnapping.
Pour comprendre la racine de ce mal, il faut s’éloigner des clichés superficiels qui rejettent toute la faute sur une police impuissante. Ce qui se passe en Haïti est en réalité une guerre tripartite féroce entre deux branches rivales du secteur économique — d’un côté la bourgeoisie d’origine moyen-orientale (les Syro-Libanais) et de l’autre la classe héritière des affranchis d’Europe —, le tout sous l’influence de la main puissante de la communauté internationale, particulièrement des États-Unis. Dans ce jeu de géants, l’État, pòdyab, se retrouve vidé de sa substance, incapable et réduit à l’impuissance, tandis que la masse populaire sert de chair à canon (dan pouri).
L’histoire récente nous offre une preuve irréfutable de ce conflit interne : le démantèlement du réseau de kidnapping commandé par Clifford Brandt, qui avait pris pour cible les enfants de la famille Moscoso. Cet événement a exposé au grand jour que le crime organisé a été instrumentalisé par des membres du secteur économique pour se faire la guerre. Ce sont ces acteurs financiers qui doivent aujourd’hui ouvrir les yeux et comprendre qu’ils sont en train de s’entretuer dans leurs propres conflits fratricides. Non seulement cette guerre détruit le peuple, mais elle se retourne contre ses propres auteurs : ils finissent en prison, s’enferment dans des bunkers dorés, et meurent malheureux, terrassés par les maladies chroniques et mortelles que leur procure un stress paranoïaque permanent.
Une fourchette de solutions : Le compromis historique des élites sous l’arbitrage de l’État
• Une trêve et un dialogue inter-oligarchique : La solution la plus vitale exige que les acteurs du secteur économique s’asseyent impérativement autour d’une même table. Ils doivent négocier une trêve immédiate et définitive. S’ils veulent continuer à s’affronter pour des parts de marché, ils doivent projeter leurs combats sur d’autres angles — des angles purement commerciaux, légaux et compétitifs —, plutôt que d’utiliser la violence, le financement des gangs et le chaos social qui finissent par les consumer eux-mêmes.
• L’État comme intermédiaire, puis comme exécutant : Puisque l’État est actuellement incapable d’imposer sa force, son rôle initial doit être redéfini de manière pragmatique. Il doit d’abord se positionner comme un intermédiaire neutre, un arbitre facilitant ce compromis historique entre les clans économiques rivaux. Une fois la trêve signée et le consensus trouvé entre ces géants financiers pour stabiliser le pays, l’État pourra alors reprendre sa fonction d’exécutant pour rebâtir les institutions et appliquer les lois.
• La renégociation du rapport avec l’international : Un secteur économique haïtien unifié par cette trêve aura enfin le poids nécessaire pour redéfinir ses relations avec la mainmise internationale, notamment celle des États-Unis. Tant que les élites locales instrumentaliseront le soutien étranger pour écraser leurs rivaux nationaux, le pays restera sous tutelle.
• La réintégration de la masse : Aucun bonheur ne sera durable tant que la masse populaire sera traitée comme un dommage collatéral. Le pacte économique doit inclure un investissement massif dans les infrastructures publiques (salubrité, éducation, santé) pour désamorcer la promiscuité urbaine qui nourrit le désespoir et la criminalité.
En attendant ce grand sursaut de lucidité des élites, le véritable bonheur se réfugie dans la solidarité et l’éthique du partage. C’est l’angle de charité exigé par les Saintes Écritures : « il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir ». Cette philosophie du secours mutuel a été magnifiquement portée par le groupe Tabou Combo dans leur morceau Pataje, et poussée encore plus loin par Dieudonné Larose dans son tube Millionnaire. Ces artistes nous rappellent que face à l’effondrement du capital, l’altruisme et la résistance culturelle restent les seules sources inépuisables de dignité et de paix de l’esprit. L’argent n’est qu’un passif ; le bonheur, lui, réside dans ce que l’on donne de soi pour éclairer la vie des autres.