Le Conseil électoral provisoire exige désormais qu’un parti politique présente une liste de 30 000 membres pour pouvoir participer aux prochaines élections. Pour l’enregistrement, une plateforme en ligne a été mise à la disposition des partis.
Sur le papier, l’idée peut se défendre. Haïti compte aujourd’hui plusieurs centaines de partis, et beaucoup n’existent qu’au moment des élections. Vouloir mettre de l’ordre dans ce paysage n’a rien de scandaleux.
Mais regardons la réalité du pays. Une grande partie du territoire est inaccessible. Des milliers de familles ont fui leur quartier. Circuler d’une commune à l’autre est devenu un risque. Dans ces conditions, comment un parti peut-il réunir honnêtement 30 000 adhérents, avec leur consentement et leur carte électorale ?
C’est là que les vraies questions commencent.
Qui contrôle ces données ?
Une plateforme n’est jamais neutre par nature. Elle est neutre si ses règles sont connues, si chaque action y laisse une trace et si quelqu’un d’indépendant peut vérifier ce qui s’y passe.
Un système informatique peut facilement repérer qu’une personne est inscrite sur deux listes, que son numéro ne correspond à rien, ou qu’une commune déclare plus de membres qu’elle ne compte d’électeurs. Mais que se passe-t-il si ces anomalies sont ignorées pour un parti et sanctionnées pour un autre ? Il suffirait d’une règle appliquée de façon différente pour faire passer un parti au-dessus de la barre et en faire tomber un autre juste en dessous.
Le danger n’est donc pas seulement le gonflement des listes. Le vrai danger est que celui qui valide les listes décide, en silence, qui a le droit de se présenter. Et une base contenant des milliers de numéros de cartes, classés par parti et par commune, peut aussi devenir un outil précieux pour manipuler le scrutin le jour du vote.
Combien de cartes électorales ont déjà changé de mains ?
Tout le monde connaît ces pratiques. Pour bénéficier de certains programmes d’aide, d’une distribution ou d’un service public, on demande au citoyen de présenter sa carte électorale. Des associations de quartier, souvent proches d’un candidat, collectent des noms, des prénoms et des numéros de cartes.
Où vont ces informations ensuite ? Rien n’empêche qu’elles finissent sur la liste d’un parti, sans que la personne ait jamais adhéré à quoi que ce soit. Une mère de famille qui a présenté sa carte pour recevoir une aide peut ainsi se retrouver, sans le savoir, membre d’un parti qu’elle n’a jamais choisi.
Et posons une question simple : le nombre de membres déclarés dans chaque commune correspond-il à la réalité du terrain ? Si une zone contrôlée par des gangs, où personne ne peut entrer, affiche des milliers d’adhésions, il y a forcément un problème.

Chaque citoyen a le droit de savoir où se trouve sa carte
C’est pour moi le point le plus important. Nul ne peut être obligé d’appartenir à une association, et encore moins à un parti politique. Être inscrit sans son accord, c’est se voir voler une partie de sa liberté.
Or, aujourd’hui, le citoyen haïtien n’a aucun moyen de vérifier si son nom figure sur une liste, ni de le contester. Le pays ne dispose pas d’une véritable loi de protection des données personnelles, ni d’une autorité indépendante chargée de les faire respecter. L’appartenance politique est pourtant l’une des informations les plus sensibles qui soient, surtout dans un pays où être associé au mauvais camp peut coûter cher.
Ce qu’il faudrait exiger
Il ne s’agit pas de rejeter le principe en bloc, mais de demander des garanties concrètes :
- que les règles de validation soient publiées avant la soumission des listes ;
- que chaque citoyen puisse vérifier, avec son numéro de carte et un code reçu par téléphone, s’il est inscrit sur une liste, et contester s’il ne l’a pas voulu ;
- que chaque validation, modification ou consultation laisse une trace impossible à effacer ;
- que les chiffres par commune et par parti soient rendus publics ;
- qu’un audit indépendant, ouvert à la société civile et à des experts, soit possible ;
- que les données soient détruites après le processus ;
- qu’il soit clairement interdit de conditionner une aide publique à la remise d’une carte électorale.
La confiance dans une élection ne se décrète pas. Elle se construit avec de la transparence et des preuves. Si l’on veut que les prochaines élections soient crédibles, il faut d’abord protéger la seule chose qui appartient vraiment au citoyen : son identité et son choix.
Et vous, savez-vous où se trouve votre carte électorale aujourd’hui ?