« Men Elizabèt » ! De simples mots qui ont pourtant eu des effets néfastes durant un certain temps dans plusieurs écoles de la capitale. Deux mots lancés par des camarades, souvent à l’entrée des toilettes pour filles, pour annoncer l’apparition d’une Elisabeth dont on n’a jamais eu l’occasion de voir. Une annonce qui a toujours eu pour effet de folles courses vers la sortie des toilettes, frayeur, voire des incidences sur la santé mentale des élèves. Si pour certaines filles, c’était devenu un jeu, ou encore une occasion pour faire peur à leurs amies de temps en temps, sans méchanceté aucune, d’autres ont très mal vécu l’ambiance. Elisabeth a été pendant longtemps, la terreur des toilettes des filles dans les écoles en Haïti, sans qu’elle se soit vraiment présentée à elles.
Personne ne sait comment cela a commencé. Quelqu’un, ou un groupe a décidé un jour qu’il fallait à tout prix créer un personnage qui ferait peur, autant, voire plus que les professeurs maltraitants, aux élèves, aux filles, et a livré Elisabeth. Une ruse qui semble avoir fonctionné pendant longtemps, quoiqu’Elisabeth reste encore méconnue de tous.
En effet, d’Elisabeth, on n’a connu que le prénom, et des anecdotes au sujet de sa supposée présence dans les toilettes. A certaines, on aurait raconté qu’Elisabeth fut une élève de l’établissement qui aurait perdu la vie dans l’enceinte des toilettes du même établissement et dont le fantôme serait revenu hanter les autres élèves. Selon cette anecdote, Elisabeth aurait enlevé la vie d’une élève chaque année.
A d’autres, l’histoire serait différente et cadrerait à une catégorie d’école bien spécifique : celles dirigées par les bonnes sœurs. Ce serait plutôt une sœur qui serait décédée dans l’enceinte de l’établissement et qui se serait transformée en fantôme. Quoi qu’il en soit, personne, pas même celles qui criaient « men Elizabèt » n’a su un jour mettre ce nom sur un visage. Et oui ! Personne n’a eu l’occasion de voir cette fameuse Elisabeth. « Mwen se lè m te rive nan lekòl la, m te konn koze Elizabèt sa ; nan kòmansman m te konn pami elèv k ap kouri yo, men aprè, m te vin chanje kan. Se mwen k te konn ap fè medam yo pè nan di yo men Elizabèt » explique Farah, un brin amusée de ses anciens exploits. Par ailleurs, une autre anecdote ferait croire qu’Elisabeth serait mi-femme, mi-homme.
Si certaines ne faisaient que courir en entendant « Men Eizabèt », d’autres vivaient très mal la chose. « Mwen m pa t janm te konn al pipi nan twalèt yo » affirme Monica. Elise, elle, a souvent eu des crises, des palpitations cardiaques après avoir longtemps couru ; et d’autres élèves perdaient même connaissance.
Si pour certains, ce phénomène existait que dans les écoles congréganistes, ou chez les sœurs, des lycéennes ont aussi témoigné des méfaits d’Elisabeth au sein de leur établissement. C’est le cas d’Annabelle, qui a effectué ses études secondaires au lycée Marie Jeanne. « Bagay Elizabèt sa te konn bay anpil pwoblèm nan lise a ; m sonje te gen yon demwazèl ki te fè yon semèn pa vin lekòl poutèt sa » raconte-t-elle. D’autres, nous épargnant toutefois les détails ont confié : « Li pa t sèman nan lekòl kongreganis ».
Alors qu’elles ont été nombreuses les élèves, dans plusieurs établissements à subir les affres d’une Elisabeth quasi inexistante, les responsables des établissements eux, n’en n’ont eu cure. Ils vont même à ignorer l’existence du phénomène dans leurs établissements. « Elisabeth, j’en ai entendu vaguement parler, et je suis sûre que cela n’a été qu’une simple blague entre filles. D’ailleurs, après un certain temps, on n’en entend plus parler. Signe qu’elles avaient grandi, et que l’histoire d’Elisabeth, elles sont passées outre ». Voilà comment une sœur, directrice d’un établissement depuis plus de dix ans a décrit la situation. Quand il a fallu évoquer les malaises de certaines filles par rapport au dossier d’Elisabeth, elle a avoué ne rien avoir à ce sujet, que cela n’est jamais remonté jusqu’à elle. Les déclarations sont quasiment les mêmes du côté d’autres directeurs, directrices ou responsables d’écoles.
Les professeurs ont toutefois vécu le phénomène différemment des directeurs et directrices. « Nou te souvan okouran de sa medam yo ap sibi nan koze Elizabèt sa. Li pa t toujou fasil pou n te rasire yo se pa vre, se yon blag, se yon bagay yo envante » raconte Rachelle, jadis professeure à l’un des lycées de la place. « A un certain moment, la verve mise dans les propos des filles pour nous raconter ce qu’il en était, finissait parfois de nous convaincre que c’est peut-être quelque chose de sérieux » avoue Mireille de son côté, encore enseignante.
« Men Elizabèt », une pratique vieille de plus de 20 ans, mais qui semble être à présent de l’histoire ancienne. Certaines écolières interrogées à ce sujet affirment en avoir entendu parler, mais qu’elles n’en n’ont pas connaissance à l’heure actuelle.
Par ailleurs, l’effet « Elisabeth » n’a été présent que dans les établissements, ou encore les toilettes des filles. Plusieurs hommes questionnés sur la question ignorent l’existence d’Elisabeth et s’en moquent royalement. L’un d’entre eux est allé jusqu’à en faire une blague : « Èske se Elizabèt Wyclef Jean t ap pale nan mizik li a ». D’autres ont eu la même stupeur sur le visage et ont quasiment tous demandé : « Kiyès ki Elizabèt la » ?
Elisabeth, ce pseudo fantôme, qui a malheureusement causé beaucoup de terreur dans les écoles n’a jamais existé, et ce n’est pas elle qui dira le contraire.