René Depestre / Je ne viendrai pas ce soir : une âme consciente est une bougie allumée…

Comment accepter que les journées soient noires, que les jours se passent sans soleil, que le temps soit assombri par la peur et la misère… Puis, malgré tout, se sentir bien dans sa peau en se rendant chaque soir sous la volupté d’une gazelle, perle fragile, belle comme du papier fin et douce comme du sirop de miel…

“Je ne viendrai pas ce soir
tisser au fil de ton regard
des heures d’abandon
de tendresse
d’amour…”

Les spécialistes de la santé – mentale et physique – plaident sans cesse pour que les gens s’aiment, s’étreignent, vivent des sensations douces… afin de chatouiller leurs nerfs, décongeler leurs neurones, maintenir l’équilibre des battements du cœur. Ginette Reno l’a dit clairement : l’essentiel, c’est d’être aimé.
Depestre, dans ce poème, inscrit ses vers à contre-courant, même en déplaise au refrain de la comédie musicale Don Juan :
“L’amour est plus fort
L’amour a gagné
S’il fallait encore
Je recommencerais…”
Mais lui a reçu un appel venu de l’autre rive de l’existence, qui a marqué profondément sa mounité.
“Des camarades de bronze
ont convié ma jeunesse
à l’assaut de cette citadelle
qui s’écroule…”

Ces vers rappellent la maxime de Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » Depestre semble dire qu’un bonheur isolé, sans les bonheurs des autres, est une conscience éteinte, une bougie sans flamme. Et qu’alors, on devient cruel sans le savoir, comme l’avait écrit Jacques Stephen Alexis.
“Je ne viendrai pas
noyer ma tristesse
dans le flot tumultueux
de tes cheveux d’ébène
une étoile de pourpre luit à l’horizon.”

Ma mounité, en tant que terrien, Haïtien, fils de Dessalines le Grand, me dit : assez ! Je ne peux plus m’enivrer de caresses, comme me le conseillait Baudelaire. Mon pays que voici, Haïti, porte une histoire inscrite dans le monde : celle de la première nation noire à ouvrir la voie de la liberté pour tous. Ici, en foulant cette terre, on est libre, quelles que soient nos couleurs. Une liberté à gogo.
Comment accepter aujourd’hui encore d’être accordé à toi, dans un corps mêlé, alors que mon cœur, ma conscience et mon âme ne peuvent oublier qu’il y a danger pour mon pays, pour ma planète, pour l’humanité dont je fais partie ?

“Je ne viendrai pas
mirer mon fol espoir
dans le cristal
de tes prunelles sauvages
car quel sens donner
à nos baisers, à nos étreintes,
à ce soir brûlant de fièvre
si notre amour reste indifférent
aux appels désespérés de la souffrance humaine ?”

NB : L’année 2026 marque le 80e anniversaire des Cinq Glorieuses, ce mouvement de jeunes élèves et étudiants qui protestaient pour la liberté, le bien-être et contre le racisme en Haïti. René Depestre avait alors tout juste 20 ans, déjà figure engagée pour la cause d’Haïti et de l’humanité.

• Ki laj ou ?
• Ki angajman pa w pou : Limanite, Ayiti, Moun ?
• Èske w santi ou ere jan ou ye a, nan monn lan konsa ?

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