L’élégance, un échange discret

L’élégance, c’est comme un reverse au basketball, ma façon audacieuse d’interpréter ce proverbe de Disonais : lorsque l’on envoie de petits rayons de bonheur dans la vie des autres, leur éclat finit toujours par nous revenir.

Dans le monde du travail, certaines professions – administration, enseignement, médecine et autres – semblent ne pas avoir été conçues pour les pauvres. La structuration du monde occidental laisse entendre que ces métiers sont façonnés par et pour les nantis.

Alors, que doivent faire ceux que la société a laissés pour compte afin de se mouvoir correctement dans ces sphères où domine le regard de la bourgeoisie et de l’aristocratie ? Parfois, cela ressemble à une inadéquation, ou à une tentative de pousser le réel hors de son axe naturel, lorsqu’on voit certains occuper ces fonctions sans disposer des moyens nécessaires pour garder le cap et rester dans la forme.

Avec son slogan « Vin sèvi leta », Rodolphe “Sonson” Mathurin esquisse une campagne politique subtile. Déjà, il se voit vêtu du costume d’un chef d’État. Il aspire à le devenir et cherche à montrer que les privilèges accordés aux hauts fonctionnaires haïtiens ressemblent à une mauvaise tisane, qui endort les élans et fige les esprits.
(Grangou se mizè, vant plen se traka…) Peut-être n’a-t-il pas tort, à en juger par les dérives observées dans la cité. Mais avant de lui donner raison ou tort, ne faudrait-il pas redéfinir ce que nous sommes ?
Haïti, ce pays de l’hémisphère occidental, fonctionne comme une ombre parmi les grandes puissances, à l’image d’une chaloupe légère sur une mer immense. Nos lois, nos écoles, notre façon de vivre sont profondément marquées par les modèles imposés par ceux qui mènent le bal plus au nord.
Peut-on croire qu’un système administratif importé puisse, à lui seul, sortir du moule dans lequel il a été façonné ? Le format étatique hérité – royal, monastique, impérial – n’a pas été conçu pour ceux qui peinent à joindre les deux bouts. Il a été érigé et bercé par ceux qui vivaient déjà dans l’aisance.

“Gavés d’anis et de whisky, en ce dancing fumeux de Casablanca…”, écrivait Roussan Camille dans Nedje. Cette phrase illustre bien les véritables fondateurs du modèle administratif que nous avons hérité.

“Avant le verbe, il y eût le paraître.” Un principe qui résonne comme un écho à la maxime : « L’habit ne fait pas le moine, mais il ouvre les portes du monastère. »
L’élégance, je l’interprète comme un pacte silencieux entre citoyens, où chacun respecte les codes de l’apparence. Être beau, propre, élégant nous ouvre des portes invisibles, car à travers le regard des autres, nous projetons de fines pluies de douceur qui touchent le cœur, et en retour, nous recevons leur bienveillance.
C’est un jeu subtil de donnant-donnant, un ballet où le statut impose aux individus une vie d’acteur, jouant non seulement pour eux-mêmes mais aussi pour le public. L’administration le sait, et c’est pourquoi elle veille à rétribuer ceux qui occupent ces fonctions, leur offrant la possibilité de construire, en dehors de la scène, la vie qui leur ressemble.
Les lois, les protocoles, les déontologies professionnelles ne sont pas là uniquement pour encadrer, mais aussi pour façonner un standard qui réponde aux attentes variées d’une population hétérogène.

Bien sûr, les règles existent pour être contournées, mais si nous devons transgresser, faisons-le avec élégance. Car en cas d’échec ou d’incertitude dans le travail, la beauté possède ce pouvoir unique : celui d’apaiser les cœurs, de leur offrir un refuge jusqu’à ce que la raison reprenne ses droits.


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