Petit traité de bienséance pour l’exilé zélé
Dans ce petit traité ironique et acide, l’aliénation se dévoile comme une discipline codifiée, une bienséance apprise par l’exilé soucieux de se fondre dans l’ailleurs. Entre satire et lucidité, le texte explore les gestes, les renoncements et les mascarades qui jalonnent la quête d’intégration : renier, trahir, imiter. Une mise en scène assez éclairante des compromis identitaires, où la réussite se confond avec l’effacement de soi.
Ô toi qui as traversé les océans les frontières et les aéroports
Si ton désir n’est point d’habiter le monde debout mais de ramper
Si tu rêves moins de dignité que de blanchiment symbolique
Alors lis et applique
Car l’aliénation n’est pas une faute mais une discipline
Une platitude qui s’apprend se cultive se récite se partage
I. Renier avec élégance
Ne hais pas frontalement ton pays ce serait vulgaire
Méprise-le avec pédagogie
Dis que tu viens de la Caraïbe
Des Antilles
Du golfe du Mexique
Transforme la misère en culte la violence en savoir-vivre
Souviens-toi
La caque sent toujours le hareng
Il faut bien se décrasser pour mériter la traversée
II. De la langue qu’il convient de trahir
Porte ta langue maternelle comme une variole
Écorche-la volontairement
Ris de son accent
Surtout quand il est encore chaud sur les lèvres des nouveaux arrivants
Quand un frère trébuche sur un mot
Corrige-le publiquement
La correction est une domination douce
Et la douceur est plus efficace que le fouet
III. De la table et du dégoût
Mange comme ton hôte
Détourne toi de ce qui t’a nourri
Dis que ton plat d’enfance est trop gras
Trop épicé
Trop primitif
Fais semblant d’avoir oublié son nom
Dis que ton gout a évolué
Mais entre vous
Car il faut toujours un entre-soi
Recrée ta cuisine en secret
Comme un vice que l’on nie en société
IV. De l’art de vivre au-dessus de soi
Ne vis jamais à hauteur de ton salaire
Vis à hauteur de ton fantasme
Crédite emprunte affiche
Que ta voiture parle avant toi
Que ta maison corrode ton mal-être
Que tes vêtements suppléent ton absence de pouvoir réel
La réussite ne se prouve pas
Elle se mime
Surtout rappelle souvent d’où tu viens
Non pour t’en souvenir
Mais pour frustrer ceux qui y sont encore
V. Du regard à tenir devant les maitres
Incline-toi sans t’en rendre compte
Glousse un peu trop fort à leurs plaisanteries
Excuse ton existence avant même qu’elle ne dérange
Quand ils te complimentent
Remercie-les d’avoir remarqué ton humanité
Quand ils t’ignorent remercie-les encore
L’invisibilité est une intégration réussie
VI. De la fraternité à évolution variable
Rejette tes compatriotes
Ils sont trop bruyants
Trop blédards
Trop visibles
Ils te rappellent ce que tu t’efforces à abandonner
Aide-les parfois
Mais toujours de haut
Comme on aide un nourrisson encombrant à rester à sa place
En bas
VII. De la communauté recomposée
Brule ton drapeau
Reconstitue-le en privé
Crée des associations des fêtes des groupes
Parle de racines tout en les coupant
Dis « nous » quand cela t’arrange
Et « eux » quand il faut se distinguer
La cohérence est un luxe que l’aliéné ne peut se permettre
VIII. De la réussite comme absolution
Crois que l’argent lave tout
Qu’il efface la couleur la mémoire la gêne
Qu’il est un passeport plus fiable que les papiers
Maintient cette dissociation infinie
Ne questionne jamais le prix intérieur de cette ascension
Le silence est la dernière politesse
En somme
Si tu observes ces règles avec rigueur
Tu deviendras cet être admirablement vide
Cette bourrique en bois
Ni d’ici ni de là-bas
Tolérant ici méprisant là-bas
Etranger partout sauf à ton propre reflet
Et quand parfois la nuit
Une chanson une odeur un mot créole
Viendra fissurer ta macaquerie
Souviens-toi
L’aliénation parfaite ne se vit pas sans douleur
Puis pleure ta pourriture identitaire.
- Rolaphton Mercure