« L’Haïtien est un peuple qui chante et qui souffre, qui peine et qui rit, un peuple qui rit, qui danse et se résigne. » Cette maxime du docteur Jean Price-Mars dépeint clairement la nature éternelle d’Haïti : un peuple sous le drap de ses souffrances. Voilà pourquoi les thèmes de la résilience, du combat, de la survie, de la haine, de la misère, du ghetto, de la corruption, de la militance, de l’insécurité, de la gauche… sont récurrents dans nos débats.
Parler de beauté, de jouissance, de culture, etc., semble incommode pour une cité noyée dans la mer de ses déboires. Voilà pourquoi notre littérature se veut continuellement du côté de Sartre :
Dans son essai de 1948, Qu’est-ce que la littérature ?, Jean-Paul Sartre définit l’écriture comme un engagement. Il distingue la prose de la poésie, affirmant que l’écrivain en prose utilise le langage pour dévoiler le monde, forçant le lecteur à en prendre conscience et à agir sur lui. Le but est de libérer le lecteur par une prise de conscience de sa situation sociale et politique.
Ce qui donne, en Haïti, même dans la poésie, des vers ou des poèmes qui embrasent la toile et traitent en grande partie de la résilience.
À mon avis, la différence entre Alexis et Depestre, dans cette guerre stérile, trouve là son nœud de cravate.
Malheureusement, l’année Depestre, déclenchée par la DNL du 29 août 2025 au 29 août 2026, vend l’effigie de l’auteur au lieu de la beauté de ses écrits. Cela ne veut pas dire qu’Alexis n’a pas une plume sublime. Mais les poèmes, l’érotisme, la sensualité, le corps des femmes dans les proses de Depestre ne sont pas des moindres. Je ne me présente pas comme un connaisseur ou professeur de littérature comparée en faisant cette analyse, mais j’ai eu la chance de lire plusieurs lignes de ces deux auteurs, et surtout de participer à de nombreux débats autour d’eux. En tant que lecteur, je tiens à partager ma compréhension de la question.

Alexis est de plein gré ancré dans la littérature dite engagée. Fidèle à sa position marxiste, il joint ses actes , y compris celui qui a causé sa mort , à son idéologie politique, et ses écrits lui emboîtent le pas. Alexis, en tant qu’intellectuel haïtien, témoin oculaire des désarrois de sa république, inscrit plume et vie dans une voie : l’engagement. Voyons un peu les personnages d’Alexis :
• Hilarion (Compère Général Soleil)** : Un ouvrier haïtien qui traverse la misère, l’exil et le massacre de 1937 en République dominicaine, représentant la résilience du peuple.
• Claire-Heureuse : Femme d’Hilarion, symbolisant la force, la patience et l’amour face à l’adversité.
• La famille Osmin (Les Arbres musiciens)** : Elle dépeint différentes facettes de la société haïtienne face à la dépossession des terres par la SHADA.
• Gonaïbo : Personnage clé de la résistance paysanne, représentant l’enracinement dans la culture vodou.
• Bois d’Orme Létiro : Un houngan (prêtre vaudou) qui joue un rôle de résistant culturel.
René Depestre n’est pas hors de cette ligne d’engagement. Mais ses écrits visent l’humanité et l’universalité. Un texte comme Minerai noir évoque la traite négrière transatlantique, décrivant le passage de l’esclavage des peuples autochtones à celui des Africains, qualifiant ces derniers de « minerai noir ». Le recueil aborde l’exil, la faim, la colère et la quête de liberté. L’écrivain est donc transversal avec sa plume. Il a compris que le sort d’Haïti n’est pas isolé de celui des autres peuples. La solution de la cité dessalinienne doit se penser en jonction avec l’équilibre mondial. Depestre choisit de parler des douleurs d’Haïti sans oublier celles d’ailleurs, comme Dieudonné Larose qui chante Guantanamo ou Mandela et la guerre mondiale.
Mais c’est ce même Depestre qui pond Éros dans un train chinois :
« Ce divertissement pourrait s’appeler “neuf histoires d’amour”. Le narrateur de ces fictions libertines a assez d’esprit et de malice pour commencer par le récit non d’un fiasco mais d’un échec : la jolie guide qui lui fait parcourir la Chine ne veut rien savoir. Toutes les autres rencontres se terminent dans la joie contagieuse des deux participants… » (Bibliothèque des Amériques).
Ces textes débordants d’ivresse de vivre, de rires et de conquêtes sont parallèlement nourris par les problèmes qui secouent notre pauvre univers : racisme, guerres, captivités, terrorismes et autres infamies d’État.
Voyez-vous combien un orifice de joie et de gaieté présent dans la plume de René Depestre fait la différence ?
Cela pourrait être une belle guerre, si les adeptes ou fanatiques de ces deux plumes majeures de la littérature francophone d’Haïti prolongeaient leurs mémoires en faisant école de leurs pensées. Seul véritable point noir, à mon avis, jouant contre Depestre dans ce duel d’intelligence, c’est sa « volte-face » idéologique, qui le pousse à proclamer sans cesse qu’il est depuis longtemps citoyen français. Alexis, lui, demeure une figure prépondérante du monde des martyrs, dans un pays en tourment continu où la joie et la beauté ne sont pas des invitées de marque dans les grands salons, pour éviter les caméras :
Nou pa ka lèd, pou nou dakò parèt moun k ap fete. Y ap rele nou sanwont !