Par Charlito Louissaint
Depuis plusieurs jours, un lynchage numérique d’une virulence inouïe s’acharne à flétrir le travail de Thélyson Orélien, récemment couronné du Prix du Roman Fnac et retenu dans la sélection du Prix Goncourt. Des allégations anonymes, colportées sans le moindre recul critique et adossées à de prétendus « détecteurs d’intelligence artificielle », postulent indûment que son premier roman, C’était ça ou mourir, procéderait d’une genèse algorithmique. Face à cette imposture technologique qui double un déni d’humanité, le silence n’est plus une option. En ma qualité de professeur et de mentor, il me revient le devoir impérieux de rétablir la vérité des faits, ayant été le témoin privilégié de l’éclosion de cet écrivain.
Il convient d’opposer le temps long de la création à l’illusion de l’instantanéité. Là où une intelligence artificielle orchestre un texte en quelques secondes, l’œuvre de Thélyson Orélien s’inscrit dans le sillage de longues années de labeur, d’exigences intellectuelles et de sédimentation littéraire que j’ai personnellement accompagnées. J’ai vu Thélyson forger sa plume, éprouver la résistance de sa syntaxe et affiner son univers bien avant que les outils grand public de génération de texte ne fissent irruption dans l’espace public. J’ai corrigé ses premiers essais, discuté ses orientations esthétiques et mesuré la maturation progressive de sa prose. Son écriture n’est en rien l’aboutissement d’un calcul prédictif ; elle incarne une trajectoire humaine et intellectuelle exemplaire, conquise de haute lutte. Nier sa condition d’auteur revient par corollaire à nier mon propre magistère et à rayer d’un trait de plume les années d’abnégation d’un esprit brillant.
Ces accusations procèdent d’un contresens culturel majeur : l’inaptitude flagrante de l’algorithme à appréhender la poétique caribéenne. Ce que des logiciels occidentaux ,dont l’inanité scientifique est par ailleurs amplement démontrée , qualifient de redondances ou de tournures artificielles relève en vérité d’une méconnaissance crasse de l’esthétique haïtienne. Le style de Thélyson s’enracine profondément dans le réalisme merveilleux, dans l’oralité créole transmutée en langue française, et dans cette rythmique de la répétition propre aux grandes voix de la Caraïbe, d’Aimé Césaire à Jacques Stephen Alexis. Condamner cette prose au nom d’une norme standardisée par des ingénieurs de la Silicon Valley s’apparente à une forme de colonisation culturelle par l’algorithme. On fait grief à un auteur haïtien de ne point se conformer au moule d’une syntaxe administrative, quand il écrit précisément avec le souffle, la transe et le lyrisme viscéral de sa terre natale.
Au reste, on ne saurait simuler le sang et les larmes de l’exode. On ne codifie pas, par le truchement de variables informatiques, la détresse brute et la dignité des exilés ayant traversé la jungle du Darién. Thélyson a mené un travail de bénédictin, recueillant des récits de vie pour y insuffler sa propre sensibilité de poète. Prétendre qu’une machine eût pu restituer la vérité psychologique et l’épaisseur tragique du personnage de Jonas Dorléon est une insulte à l’intelligence humaine. Ce livre a été écrit avec les tripes et le cœur ; or, les algorithmes n’ont point d’entrailles.
Le calendrier de cette polémique opportunément déclenchée le jour même de sa consécration au Prix Fnac trahit une manœuvre de sabotage évidente visant un jeune auteur noir, haïtien et exilé, dont le génie singulier subvertit le ronronnement de la rentrée littéraire parisienne.
Je récuse avec la plus grande fermeté ces suspicions infondées. Je certifie, sur mon honneur académique, que Thélyson Orélien est le seul et unique démiurge de chaque métaphore et de chaque respiration de C’était ça ou mourir.
Le talent ne se programme pas, il se contemple. Et celui de Thélyson Orélien honore l’universalité des lettres.
Charlito LOUISSAINT
Professeur de Lettres
Professeur, mentor et ami de Thelyson Orelien
Gonaïves, Haïti