Petit éloge à une main qui peint le panorama de lettres en Haïti
Évoquer Pierre-Raymond Dumas, c’est affronter l’un des paradoxes les plus stimulants de notre République des lettres.
Saluer cet homme, c’est saluer un insoumis de l’oubli. À l’instar d’un Michel Soukar, Dumas s’est donné pour mission de « réveiller les morts ». Dans un pays condamné à l’amnésie par l’urgence du quotidien, il refuse le deuil des idées. Sa démarche n’est pas celle d’un antiquaire, mais celle d’un médecin légiste de notre histoire. Lorsqu’il consacre une somme monumentale à la pensée économique d’Edmond Paul dans son ouvrage majeur Edmond Paul : une Vie politique, une Œuvre économique, il n’écrit pas une simple biographie : il opère une résurrection. Il jette les géants du XIXe siècle dans l’arène de nos crises contemporaines. Il rappelle que le chaos actuel n’est pas une fatalité, mais le produit d’un abandon.
Mais l’intellectuel ne s’est jamais enfermé dans une tour d’ivoire. Il a affronté le feu du pouvoir politique sous la bannière du PHTK. Servir l’État en Haïti consume souvent les réputations. Dumas, lui, en est sorti indemne, la tête haute. Son coup de maître ? Avoir transformé la gestion éphémère du Carnaval des Cayes en un acte de gouvernance mémorial. Là où d’autres n’auraient laissé que des confettis, il a bâti un monument de papier en publiant immédiatement ses mémoires. Par ce geste de transparence républicaine, il a arraché l’événement à la rumeur pour l’inscrire dans la durée administrative du pays.
Certes, la malice port-au-princienne s’amuse à le dépeindre en « marchand de livres », écoulant ses stocks auprès de ministères où ses trésors dorment parfois dans des cartons. On murmure, avec ce sourire ironique propre à notre sociologie, que l’État achète ici le prestige, le réseau, ou le privilège d’une lignée. Mais qu’importe ! Si Dumas sait naviguer dans les structures du système pour financer la pensée et publier des références indispensables comme son Panorama de la littérature haïtienne de la diaspora ou son Anthologie du texte court haïtien, le véritable scandale n’est pas qu’il vende ses œuvres. Le scandale, c’est l’incompétence d’une administration incapable de distribuer ce savoir à la jeunesse.
Reste ce mystère qui hante nos salons : pourquoi ce cartographe de la fiction des autres, infatigable analyste de Syto Cavé ou de Kettly Mars, n’a-t-il jamais écrit son propre roman ? La réponse tient peut-être à son tempérament. Dumas possède un esprit très clinique, trop obsédé par l’archive pour s’abandonner au mensonge poétique. Il souffre sans doute aussi du complexe du critique qui, à force de côtoyer les chefs-d’œuvre, refuse le risque de l’imperfection. Pour lui, la fiction est peut-être perçue comme un détour inutile face à l’urgence haïtienne. Pourquoi inventer des personnages quand les morts crient pour être analysés?
Saluons en Pierre-Raymond Dumas ce passeur absolu. Un homme qui a fait de la page écrite le lieu de la permanence et de la dignité. Il reste ce greffier infatigable qui force le passé à nous parler, pour que les vivants trouvent enfin la force de se lever.
Il fouille les tombeaux pour réveiller les ombres,
Sa plume est un miroir tendu à nos décombres.
Refusant le roman, l’illusion, la fiction,
Il grave dans le marbre une sainte ambition.
Gardien de la mémoire et peintre du destin,
Il éclaire à grands traits le sombre genre humain.
Viva el torrente de la pluma de este resucitador!