« Le littéraire et le social : une résistance à l’ignorance. »
À la lecture exacte de ce thème proposé pour les échanges à la Médiathèque Jacques Stephen Alexis (MJSA) sous le patronage de la Direction Nationale du Livre (DNL), une gêne s’installe, immédiatement suivie d’une certitude : celle d’une prétention déconcertante, à peine camouflée par l’usage de l’article indéfini. En choisissant d’articuler ces concepts par la conjonction « et », le formulateur du sujet n’établit pas une passerelle, mais une ségrégation. Il extrait le monde des livres de la boue des réalités humaines pour le placer dans une stratosphère pure, intouchable. Cette posture rappelle la formule célèbre de Leslie François Manigat : « Le savoir est arrogant ». Cette arrogance est celle d’une élite intellectuelle image historique des Normaliens en Lettres et Philosophie de l’Université d’État d’Haïti (UEH), qui se gargarise de sa capacité à « lire réellement » face à une masse jugée analphabète et captive des ténèbres. La Bible nous encode qu’on n’allume pas une lampe pour la mettre sous la table. Pourtant, c’est exactement ce que ce sujet sous-tend : une lumière qui s’auto-congratule de briller, bien à l’abri du vent, se considérant, presque par charité, comme « une » forme de résistance passive. Dommage pour l’auteur de ce thème qui, sans en être conscient, tend la verge pour se faire battre : il donne raison à tous ceux qui, historiquement, réduisent l’intellectualité à un narcissisme de petits-bourgeois cyniques.
Cette posture hautaine rappelle cruellement le chef-d’œuvre de Roussan Camille, Nedjé. Face à la jeune danseuse captive et exploitée dans un cabaret de Casablanca, le poète s’extasie, juste spectateur, intellectualise et esthétise la détresse de l’autre sans jamais la soulager. Le littéraire sous-entendu par ce thème agit de même : il regarde le social souffrir, s’en distancie pour préserver sa pureté, et appelle cela « résister ». Cette distanciation pose un problème logique, historique et moral fondamental. Si le littéraire est une entité céleste, comparable au soleil, à la lune ou à la pluie, pourquoi parle-t-on de « résistance » ? Les éléments du cosmos n’ont pas besoin de lutter pour exister. La pluie tombe et le soleil brille sans craindre d’être corrompus par la terre qu’ils nourrissent ; leur impact est capital, immédiat et vital pour l’écosystème terrestre. Si le littéraire, lui, doit résister, c’est qu’il se sait corruptible, fragile et mortel. Sa distance n’est pas une souveraineté divine, c’est une retraite stratégique dictée par la peur. L’intellectuel craint que le marasme ambiant, la misère crue et l’effondrement des structures ne viennent polluer sa pureté académique. C’est une résistance de bunker : en qualifiant son œuvre d’« une résistance à l’ignorance », il s’accorde un brevet de civisme à bon compte. En réalité, il se met à couvert pour sauver sa propre petite bougie intellectuelle pendant que la maison commune s’écroule.
Mais posons la question crue : même si l’on admet qu’aujourd’hui le littéraire tente d’incarner une forme de résistance, en quoi consiste-t-elle réellement sur le terrain ? Le constat est cinglant. L’espace public haïtien et les grandes chaires de la parole sociale contemporaine sont désormais entièrement dominés par les nouveaux maîtres du buzz, du voyeurisme et du sensationnalisme. Ce sont les profils à la Thériel Thélus, Rudy T. Sanon, Luco Désir, Djoulie et les influenceurs de TikTok qui dictent la pensée, modèlent l’imaginaire collectif et gèrent la clameur de la cité. Face à cette lame de fond destructrice, la prétendue « résistance » des institutions littéraires officielles a choisi de jouer aux paillettes. On assiste à des spectacles affligeants où la Bibliothèque Nationale d’Haïti, en quête de visibilité facile, expose de jeunes écoliers sur une estrade, devant les caméras et leurs propres parents, pour leur faire débiter des extraits débridés et hautement érotiques tirés d’Hadriana dans tous mes rêves ou d’Alléluia pour une femme-jardin de René Depestre. Une description crue de rapports sexuels lue par des enfants sous les applaudissements d’adultes inconscients : voilà à quoi se résume leur audace. Ces activités « feux de paille » prouvent que les structures culturelles se soucient davantage de faire circuler le livre comme un produit marketing, de faire du chiffre et du spectacle, plutôt que d’inciter véritablement la population à lire, à comprendre et à déconstruire.

L’histoire même de la pensée politique et littéraire rejette ce confort et ces simagrées. C’est oublier l’origine du mot « intellectuel », né sous la plume d’Émile Zola en 1898 lors de l’Affaire Dreyfus. Avec son mémorable manifeste « J’accuse… ! », Zola prouve définitivement que l’homme de lettres doit faire valoir ses droits dans la cité en transformant sa pensée en une torche pour éclairer l’injustice, non en un miroir pour capter les flashs. Plus tard, Jean-Paul Sartre viendra théoriser cette urgence dans son essai fondateur Qu’est-ce que la littérature ? (1948). Sartre y martèle que l’écrivain est « embarqué » : se taire, s’isoler ou transformer l’action culturelle en un divertissement mondain est une lâcheté bourgeoise. Dans son roman phare La Belle Amour humaine (2011), Lyonel Trouillot instruit précisément le procès de cet intellectuel de salon qui parle du peuple dans un langage qui l’exclut, rappelant que la littérature ne remplace pas le pain. Enfin, Frankétienne a brisé le mythe de la pureté littéraire en plongeant son œuvre au cœur même du chaos haïtien. En accouchant de Dézafi en langue créole, il a arraché le livre des mains de l’élite arrogante pour en faire une arme de réveil populaire. Pour Frankétienne, le littéraire doit accepter d’être brûlé par la fureur de la rue pour pouvoir la transformer (Moun ki nan liv epi jan sosyete a ye a: se yon gwo konba kont fè nwa), mais un combat qui se mène au corps à corps, pas dans des simulacres médiatiques.

En conclusion, si la rencontre à la MJSA sous les auspices de la DNL veut éviter le piège du bavardage stérile et du marketing culturel indécent, elle doit opérer une révolution copernicienne. Elle ne peut ignorer l’ironie mordante d’abriter un tel sujet sous le nom de Jacques Stephen Alexis, lui dont l’« humanisme puissant » s’est précisément ancré dans la chair de la paysannerie haïtienne et la lutte politique frontale. Si le littéraire et le social constituent « une » résistance à l’ignorance, cette résistance ne peut pas consister à singer le vedettariat des réseaux sociaux ou à instrumentaliser l’enfance pour faire du buzz avec la sensualité de Depestre. Elle doit descendre éradiquer l’ignorance sur son propre terrain par une alphabétisation rigoureuse, une politique d’accès réel au livre et une éducation à la pensée critique. Le littéraire ne peut pas se contenter de regarder le social d’en haut, ni de l’exploiter pour ses spectacles éphémères. Si le savoir isole ou s’il se prostitue au spectacle, il cesse d’être une lumière pour devenir une imposture. Au bord du gouffre, la société haïtienne n’a pas besoin de marchands d’illusions qui « résistent » pour les caméras ; elle a besoin de passeurs, de constructeurs de ponts et, à l’image d’Alexis, de Zola et de Sartre, de porteurs de feu.