Actualité 28/10/2026

Bourgeoisie d’Haïti, votre silence est une démission historique

Face au bétonnage sauvage du paysage, à l’exil intérieur de ses élites et à la misère spirituelle d’une jeunesse abandonnée, des citoyens haïtiens lancent un cri d’alarme. Dans cette lettre ouverte sans concession, ils appellent la bourgeoisie traditionnelle de Port-au-Prince à rompre son isolement pour

Par BWA PIWO Publié le 28/10/2026 à 06:48
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Face au bétonnage sauvage du paysage, à l’exil intérieur de ses élites et à la misère spirituelle d’une jeunesse abandonnée, des citoyens haïtiens lancent un cri d’alarme. Dans cette lettre ouverte sans concession, ils appellent la bourgeoisie traditionnelle de Port-au-Prince à rompre son isolement pour mener le seul combat qui vaille encore : celui de la culture, de l’élégance et de la splendeur contre la dictature du dollar brut.

Lettre ouverte à la bourgeoisie traditionnelle d’Haïti

Mesdames, Messieurs, héritiers des salons de Pacot, de Turgeau et de Bois Verna,
Nous vous écrivons depuis le fracas d’une cité en ruine où la beauté frissonne seule sous la pluie. Nous écrivons pour rompre le silence de vos boudoirs et de vos châteaux de Kenscoff. Vous vous y murez, attendant la mort dans un retrait qui ressemble à une démission historique.
Pendant que vous vous lamentez sur la décadence des phares de l’Europe, pendant que vous pleurez un Paris qui s’éteint au loin, vous abandonnez la cité qui vous appartient à d’autres logiques. Vous avez laissé la place au pragmatisme brut des nouveaux venus, ces marchands propulsés et soutenus par le grand aigle américain. Eux connaissent les lois du dollar, de l’import-export et de la rentabilité. Ils ont bétonné la terre, conteneurisé le paysage et transformé notre espace de vie en une vulgaire économie d’extraction.


Mais en fuyant le combat, en choisissant l’exil intérieur ou les rivages de Miami, vous agissez contre nature. Vous oubliez que la culture dominante du marché et de l’argent roi est un poison qui engendre la folie et la révolte. Vous laissez notre jeunesse mourir de faim spirituelle, gavée par le flux violent de la culture pop et du hip-hop, prisonnière d’un univers où l’on ne parle plus que d’armes, de sexe et de misère.
Il est temps de vous mettre debout. Ne luttez pas sur le terrain du dollar et de la force brute : vous y avez déjà perdu vos monopoles. Amenez votre adversaire économique sur votre propre terrain, celui qui vous définit : celui de la grande beauté, du bon sens et des jeux de l’esprit.


Rappelez-vous comment, jadis, vos pères finançaient les études monumentales de Georges Corvington sur Port-au-Prince. Rappelez-vous l’époque où les cinémas et les théâtres de cette île étaient des temples de l’imaginaire, et où vos architectures de bois dentelé dialoguaient avec la nature. Vous possédez les clés d’une élégance et d’une esthétique que l’argent seul ne pourra jamais acheter.
Reprenez le flambeau. Ne laissez pas les arbres déjà fragiles de notre culture se faire abattre pour que la cité ne devienne qu’un buisson sauvage. Formez ce noyau de passeurs et de mécènes. Prenez les enfants de la rue, ceux qui ont l’énergie brute, et offrez-leur l’initiation : la rigueur du piano, la patience du roman, la dignité du poème. Faites naître le beau autour de vous, avec plus d’audace encore qu’autrefois.


Faites-le pour la mémoire de vos aïeux. Eux non plus, peut-être, n’aimaient pas le peuple, mais ils savaient appliquer cette parole biblique : « Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur ». Haïti, la cité où vous bâtissez vos fortunes, que vous le vouliez ou non, reste votre première demeure. À quoi bon avoir de l’argent si c’est pour vivre dans une maison laide, sale, délabrée et sans éclairage ?
Veuillez faire honneur à vous-mêmes et à vos enfants. Faites honneur à la posture qui fut jadis la vôtre ici. Infligez à la classe marchande une leçon de splendeur qui la dépasse et rappelez au monde que l’homme ne vit pas seulement de roche, de béton et de coffres-forts, mais qu’il a un besoin vital de respirer le vent et d’écouter le chant des oiseaux.
La cité a la nostalgie de son âme. Ne la laissez pas s’éteindre.
Vos concitoyens, amoureux de la Beauté.

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