BAS-PEU-DE CHOSE FOR LIFE !
« Il n’est pas bon que l’homme soit seul… »
Cette parole biblique dit beaucoup sur la cohabitation, la solidarité, la confrérie, l’union.
Imaginez un bébé né dans le désert : sa mère décédée, mais par miracle il continue d’exister.
Quelle vie pour une telle créature?
Quelle langue parlerait-il ?
Quelle pratique adopterait-il ?
En Haïti, le rapport de voisinage peut sembler une promiscuité pour certains, mais il est vital pour beaucoup.
Nous avons besoin des autres pour nous façonner chaque jour, comme l’argile dans la main du potier. Pourtant, contraste terrible : dans ce même pays, certains se rassemblent à contre-courant de l’union, dissolvant des fraternités encore présentes hier, notamment à Port-au-Prince, dans l’Artibonite et ailleurs.
Viv ansanm est devenu l’épithète d’un groupe armé semant la panique dans diverses villes.
À l’inverse, dans le quartier Bas Peu-de-Chose, entre les rues, Titus et Edmond Paul, une coalition d’amis et de voisins avait vu le jour : Baz Pousyè. Ce nom est né du tremblement de terre du 12 janvier 2010 : sous les décombres, au milieu de la poussière, les survivants se sont réunis pour continuer à vivre.
Baz Pousyè ne fonctionnait pas exactement comme les konbit des campagnes, mais l’esprit était semblable. Comme dans les Actes des Apôtres : « Nul ne disait que ses biens lui appartenaient en propre, mais tout était commun entre eux. » Pas de capitaliste narcotrafiquant, pas de gran depansè comme le chante Nu Look : chacun apportait ce qu’il pouvait, petit ou grand, et cela servait.
Je n’habitais pas officiellement la zone, mais j’y vivais presque à cause de l’ambiance : musique, football, débats, domino, repas partagés, entre filles et garçons, tous ensemble. La base regroupait ingénieurs, contremaîtres, enseignants, journalistes, policiers, étudiants, bibliothécaires, marchands, ex-footballeurs…
Comme dans toute famille, il y avait parfois des discordes, mais jamais la guerre : après un court moment, nous reprenions l’aventure.
Puis, vient la fièvre des gangs qui a détruit cette confrérie. Chacun s’est dispersé ailleurs, obligé de prendre des précautions avant de s’ouvrir à des inconnus. Dieu merci, il n’y eut pas de victimes physiques. Mais la descente aux enfers provoquée par Viv ansanm a dissous Baz Pousyè et brisé l’ambiance du vivre-ensemble.
Aujourd’hui, seuls les funérailles nous servent de prétexte pour nous retrouver. Comme ce jour, au départ vers l’au-delà de Madame Sénèque, figure vive et active du quartier.
Quelle bouffée d’oxygène ça a été pour nous, anciens de Baz Pousyè, de nous côtoyer, bavarder, prendre des photos, bwè gwòg nou comme autrefois… Une retrouvaille en forme de sérum, pour alimenter nos veines asséchées de convivialité depuis que Viv ansanm nous empêche d’être toujours ensemble.
One love, camarades !
Roberto DE-Jean