K-Lib, de son vrai nom Valckensy Dessin, est encore au cœur du duel médiatique qui fait le buzz sur la toile entre Jakito et les mordus du rap. Le rappeur, sociologue, s’est appuyé sur le terme « acculturation » en citant l’anthropologue américain John Wesley Powell. Son objectif était de montrer au sénateur que si l’on qualifie le rap comme un élément d’acculturation, alors le compas ne serait pas exempt, puisque beaucoup de formes artistiques n’ont pas une naissance pure et isolée : elles sont issues de rencontres, d’influences et de croisements culturels.
Sur ce point, je veux poser une question provocante : Le langage, alors, est-il un acte original ou un plagiat pour un enfant ? Il semble confondre « découler de » (provenir, dériver) et « copier » (reproduire fidèlement). En écrivant en français, chacun exprime sa pensée sans pour autant scanner ou plagier celle d’un autre. C’est dans ce sens que le terme « rap créole » a été utilisé en Haïti : donner une authenticité locale à un style venu des États-Unis, en le travaillant pour qu’il devienne une forme propre au pays. Le compas, lui aussi, est né de plusieurs influences d’ici et d’ailleurs, mais il demeure une expression musicale unique, reconnue mondialement comme originaire d’Haïti. C’est comme deux parents de groupes sanguins différents donnant naissance à un enfant : le mélange crée une identité nouvelle.
Sur cette même logique, le rara haïtien, qui est une tradition musicale ancienne existant depuis la colonisation et dérivée des cultures amérindiennes et africaines, est un art authentique et fidèle à la paysannerie d’Haïti.
Selon l’ONU/MINUSTAH :
• « Tout de suite après le carnaval débute la période du rara, une musique typiquement haïtienne inspirée du vaudou et née de la rencontre des premiers esclaves avec les populations indigènes. »
• « Que ce soit à Léogâne, à Port-au-Prince ou aux Gonaïves, des foules célèbrent le Carême, du mercredi des Cendres jusqu’au dimanche de Pâques, au rythme du rara, inspiré du vaudou. »
Dans le milieu rural, le rara est un véritable carnaval : la magie des couleurs, des danses et des défilés crée une ambiance festive, transmet des messages et nourrit la croyance vodouèsque. Il reflète l’héritage des Taïnos, des indigènes et des nègres marrons pendant l’esclavage. On peut y voir une extension de l’esprit des konbit, ces travaux collectifs paysans, élargis et transportés dans un climat de fête nocturne. Les esclaves, privés de leurs journées, trouvaient dans la nuit un espace de liberté et de recréation, malgré les risques. Comme le dit la parole : « L’homme ne vit pas seulement de pain. »

Né et grandi à Port-au-Prince, j’ai découvert la tradition du rara rural à travers le groupe Foula Vodoule, fondé en 1978 par Jean Raymond Giglio dans le quartier de Bas-Peu-Chose. Dans les années 1990, j’ai connu cette bande à pieds, mais beaucoup de jeunes citadins comme moi, influencés par les préjugés contre le vodou, évitaient ces rassemblements par peur de la sorcellerie. On nous présentait le rara comme une société chanpwèl, bizango ou zobòp. Le décor et l’organisation nocturne renforçaient cette perception. Ce n’est que plus tard que j’ai compris que cette forme de bande à pieds n’était pas une création urbaine, mais bien une expression artistique et culturelle paysanne, remontant à très loin, et constituant une véritable forme de résistance.
L’habillement du rara haïtien est une explosion visuelle de couleurs vives (rouge, bleu, jaune, vert). Il se compose souvent de tenues harmonisées, de tissus brillants, de chapeaux décorés, de costumes en karabela… symbolisant la fierté folklorique et l’héritage africain et amérindien. L’habillement traditionnel des Amérindiens, notamment, était principalement conçu à partir de peaux d’animaux et de fourrures pour s’adapter aux saisons. Les hommes portaient des pagnes, des jambières et des mocassins, tandis que les femmes privilégiaient des robes en peau. Des motifs décoratifs, des franges et des plumes ornaient souvent ces tenues fonctionnelles. Rien que si vous avez la chance de voir les cérémonies des autochtones au Canada, vous remarquerez de nombreuses ressemblances avec le décor du rara haïtien.
Puis, il y a les instruments qui font la musique du rara :
- Vaksin (ou banbou) : longs tubes de bambou, soufflés pour produire des notes répétitives et alternées.
- Kònet (ou kòn) : cornes en métal (souvent de récupération) ou en étain, ajoutant une sonorité stridente.
- Tanbou : tambours à percussion qui marquent le rythme, souvent joués par trois musiciens.
- Tchatcha (maracas) : percussions portables utilisées pour accompagner le rythme.
- Graj (râpe) : instrument frotté, similaire à une güira.
- Ogan : instrument de percussion métallique.
(Source : www.musiquehaitienne.fr)
L’évolution de cet art, le rara, permet dans certaines contrées d’intégrer d’autres éléments, comme des cuivres tels que trompettes, saxophones et hélicons. Voilà pourquoi l’on parle de rara moderne. Une évolution qui prend diverses formes. Moi, j’ai commencé à danser le rara à partir de cette appellation « rara moderne ». À Léogâne, ville du département de l’Ouest d’Haïti, certains groupes de rara ont les mêmes expressions sonores que les bandes à pieds de la période carnavalesque de Port-au-Prince. Pourtant, au Bel-Air, un quartier de la capitale, l’évolution trouve son ancrage dans la façon de faire de la musique à partir des kònè, qui s’appliquent exactement comme les notes musicales conventionnelles (do, ré, mi, fa, sol, la, si), pour donner un son rythmé comparable à celui d’un piano-bar ou d’un saxophone.

Des raras comme : Zap Zap, Shaba de Fort Saint-Clair, 3 Ti Lanp de la rue Carbonne, Anvayi, Avili, Raram, Shaba de Bel-Air, Feeling Rara de la rue de la Réunion, Titanic de Marché Salomon, Bourara dans la commune de Carrefour… Ces bandes-là jouaient/jouent une musique dans une autre dimension, qui n’a pas grand-chose à voir avec les sons des raras typiquement traditionnels, comme Foula, ni avec Ti Malice, un rara de Léogâne. Là encore, je pense que c’est une originalité haïtienne : à partir des kònè, une bande à pieds peut interpréter Killing Me Softly ou des musiques de louange des églises protestantes. Ces mêmes formations arrivent à entrer en studio pour enregistrer leurs propres morceaux, dont Raram No Limit a plusieurs titres disponibles sur les plateformes musicales. Il faut aussi rappeler que des groupes comme Ram et Koudjay, à leurs débuts, ont donné de la force au rara pour l’aider à jouer aujourd’hui dans les salons des grandes villes.
En aucun cas, on ne peut considérer une expression artistique découlant des autres comme de l’acculturation, si cet art parvient à formaliser son identité singulière.