La philosophie de la jungle est ainsi : le malheur des uns fait le bonheur des autres. Et me voilà, hors du jeu

Solitude dans la foule
Appelle-t-on cela ainsi, comme le dit Luc Mervil ?

En Haïti, la pratique “Sòl / Sabotay” est comme un prêt à la banque sans gros intérêt. C’est quelque chose qui me parle sérieusement. À chacun son tour, et vous devez vous débrouiller pour rester économiquement debout avec l’argent qu’on vous a confié, afin de le renverser peu à peu dans la perspective de permettre aux autres d’avoir leur tour… N’est-ce pas un bien meilleur challenge que ceux qui disent : la raison du plus fort est toujours la meilleure, signifiant littéralement que les avantageux seront toujours les dominateurs. Ou encore : le malheur des uns fait le bonheur des autres ?
Déjà, dans ce consortium qu’est le “sòl ou sabotay”, le malheur des uns fait le malheur des autres. Quelqu’un ayant une difficulté à tenir bon avec l’argent des autres entre ses mains, n’arrivant pas à donner sa contribution à temps, cela perturbe l’ambiance et la convivialité qui devraient régner dans cet exercice de solidarité.

Le malheur des uns fait le bonheur des autres souligne que dans un monde aux intérêts divergents, les opportunités des uns découlent naturellement des difficultés rencontrées par autrui. Célèbre proverbe de Voltaire, qui illustre à quel point les situations de la vie sont interconnectées : un événement fâcheux pour certains se transforme en opportunité ou en avantage pour d’autres…

Le refrain de la chorale Les Théophile de l’église de Dieu de la rue du Centre dit ceci :

  • Espwa m se nan Bondye
  • Se li mwen soude
  • Yo di m pap anyen
  • Sa pa fè m pè
  • Bondye m lan gen pouvwa
  • M ap chante
    Loue
  • Mwen se pitit Bondye

Eux, peut-être qu’ils ne faisaient que chanter, mais ils sont sur le terrain en train de jouer selon la règle. Moi, dans mon fort intérieur, je ne chante pas dans la chorale, mais j’exerce ces paroles qu’elle chante. Je suis toujours content pour les autres qui vivent en situation meilleure que moi.
Mon cœur ne se met jamais à gigoter de remords ou de jalousie. Pourtant, selon la règle : on ne peut pas être joyeux tous ensemble.
La vie en soi est donc bâtie pour que les gens souffrent à tout prix. Imaginez : ces gens qui reçoivent de l’argent via le “Sòl / Sabotay” doivent verser leur portion obligatoire, régulièrement. Pour cela, ils doivent entreprendre quelque chose, comme du commerce, afin de chercher du profit. Mais c’est déjà un acte qui vise à profiter des besoins des autres. Si vous vendez de l’eau à boire, il faut qu’il y ait toujours des gens déshydratés pour que vous puissiez vendre votre produit.

  • PS: Depuis quelques années, en Haïti, beaucoup s’adonnent au commerce, surtout à l’ informel… Cela m’inquiète parfois : si nous devenions tous marchands, qui seraient donc les acheteurs ?

L’artiste Belo chante :
Pa ri nan malè m, nan malè m…
Pari nan malè m, nan malè m…
Lè w lonje yon dwèt sou mwen
Ou gen 4 lòt sou ou

Pourtant, je me sens moins seul et isolé quand les gens proches de moi ont des soucis ou qu’ils sont inactifs pendant un temps. Leurs malheurs comblent un peu mes peines. Alors, pourquoi diable n’arrive-je jamais à me plier à cette loi de la jungle : pour mon bien, il faudrait qu’ils souffrent de ces maux qui les ramènent à moi ?

  • Premyefwa yon zanmi m ki te Ayiti, ki laba Etazini, panse, sanble mwen genyen yon pwoblèm mistik ki anpeche moun wè m ak santi m, pou yo ta ede m..se pandan 6 mwa li fè chita pap travay nan peyi blan an.
  • Gen yon fanm mwen renmen, men mwen pa wè m nan relasyon fòmèl tradisyinèl avè l paske mwen pa vle tounen yon vye barikad pou anpeche l ponmennzèl li…men, fi sa, sèl moman li rive kreye tan vrèman pou li avè m, se lè l nan bonjan pa bon, epi rete chita pap travay…
  • Tèks mwen yo pran anpil tan ak kèk batay pou yo korije anvan yo pibliye. Sa rive, paske zanmi ki la pou ede m nan pati sa a ap travay plizyè kote, li pa gen tan…
  • Mwen gen yon patizan kavalye pòlka. Epòk li fenk kite avèk yon fanm li te nan kay avè l, li te telman disponib epi bezwen prezans mwen. Yon lè se nan bòdèl mwen te oblije akonpaye l pou li ale, telman li pa ka viv san taye fanm…ebyen, sa konn rive, moman sa yo, mwen pase pase yon semenn san m pa kontre ak li non, telman li gen fanm epi li ap travay…

Quelques exemples pour montrer comment je devrais même prier pour que les gens dont j’ai besoin soient souvent en caval.
Mais je n’arrive pas à profiter des souffrances ou soucis des autres pour soulager mes cas. Je crois dur comme fer que, de préférence, je peux habiter près de leur bonheur, ou que mon bonheur peut être co-locataire du leur. Utopique, n’est-ce pas ?
Voilà pourquoi je ressemble tant au refrain de la chorale. Je suis peut-être le plus naïf sur terre, croyant en un Dieu “phantomatique” qui semble préférer la jungle telle qu’elle est, car nos malheurs en tant qu’humains font son bonheur en tant que force suprême et créatrice.

CP:Mario Vilvalex

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