Quand chez soi n’est confortable que pour dormir, l’oisiveté, les problèmes familiaux, la solitude, les dettes morales, la peur… En gros : on se sent mal dans sa peau, dans le mal-être. Le travail, sans relâche, semble être le moyen le plus sûr de fuir, pour ne pas rester avec son esprit en éveil et ses sentiments en boucle.
Il est où le bonheur, il est où..?
Alors qu’à la fin du XIXe siècle, l’esclavage ancien « classique » (où l’esclave est une personne légalement non libre, un bien, une marchandise, un instrument économique pouvant être vendu ou acheté ; un esclavage que l’on pourrait qualifier de « physique ») semble définitivement aboli dans la plupart des pays du monde, de nouvelles formes d’esclavage resurgissent. Parmi elles, on trouve l’auto-esclavage : on se laisse exploiter volontairement ou on s’impose soi-même un excès de travail pour éviter d’avoir trop de temps libre.
Avez-vous déjà réfléchi à la situation de certains travailleurs et travailleuses dont le salaire ne leur permet même pas de se payer un repas chaud digne de ce nom ?
Prenons le cas des filles qui travaillent la nuit dans les bars et restaurants (hôtels, clubs, etc.). Elles sont nombreuses, et leur rémunération dépend du pourcentage des ventes réalisées grâce à elles. Elles se font belles, sexy et attirantes pour capter l’attention. Parfois, certaines décrochent le jackpot par rapport à une soirée particulière. Mais combien de fois ces « magies » peuvent-elles se répéter ?
De même, dans beaucoup d’institutions ou entreprises régulières, l’écart entre les revenus générés et le nombre d’heures et d’efforts fournis est immense. Pourtant, par manque d’opportunités, les gens acceptent de continuer. Et pour ne pas pleurnicher sur leur sort, ils préfèrent s’épuiser ainsi plutôt que de rester chez eux ou de traîner dans les rues, assis sur des places publiques…
Mais cela va plus loin. Les crises de vie touchent aussi ceux qui ont les moyens de vivre. Là où je travaille, j’observe attentivement les va-et-vient des gens, tout en étant moi-même dans ma propre crise de vie. J’observe tant d’autres qui s’agitent à partir de leurs propres fardeaux.
Il y a le directeur général de la boîte. Veuf depuis un certain temps. On ne sait pas pourquoi, il n’a pas de vie conjugale formelle, à ce qu’il paraît. Ses enfants ne vivent pas avec lui ni près de lui. Selon certains, il a des affaires dans des zones peu recommandables. Il n’a que cette institution à sa charge, qui le tient occupé religieusement… « Pa gen kanpe », son slogan de motivation, pousse la boîte à rester toujours en guerre, active.
Mais en regardant de plus près, surtout avec sa présence quotidienne au bureau et le fait qu’il soit l’un des derniers à partir tard le soir, il est clair qu’il ne s’active pas par pur amour pour les services de l’institution. Sa vie n’est pas équilibrée, alors il se plonge à fond dans ce travail qui lui sert de somnifère pour calmer ses perturbations psychiques. Pas trop de temps libre, pas trop d’espace vide pour laisser la guerre envahir son esprit.
La question qu’il faut se poser : est-ce que son rythme impose la même cadence à son équipe ?

À mon avis, selon certains constats : la voiture de vie du directeur n’a même pas de vitres, ni de rétroviseurs ; voilà pourquoi il n’a pas le choix de regarder droit devant lui. « Personne n’est méchant volontairement », nous dit le philosophe. Le cas du directeur ne justifie-t-il pas parfaitement cette maxime ? Il ne cherche pas volontairement à faire du mal à quiconque. Au contraire, dans le cadre de la politique publique, il valorise convenablement sa nomination à ce poste. Mais est-ce que la quantité de travail qu’il exige de ses employés correspond à la rémunération qu’ils reçoivent ? Voilà un point de plus qui alimente le feu : le directeur ne se soucie pas tellement de son propre salaire. Comment pourrait-il comprendre que les autres n’ont pas la même « voiture de vie » que lui ?
J’essaie de faire cette analyse pour montrer combien la vie ici-bas est réellement compliquée. Il m’arrive aussi de rester dans la boîte plusieurs heures après la fermeture. La cause ? Je vis seul chez moi. Je manque souvent d’argent ou d’activités ailleurs pour occuper mon temps, alors je reste sur place, profitant du Wifi pour me divertir un peu en regardant El Diablo, une télénovela. Panne d’argent, panne d’amis, panne d’activités, absence de compagne romantique, dettes impayées, un chez-soi mal équipé : pas d’électricité, pas de confort… Autant de maux qui façonnent la vie d’un individu et le placent dans un fonctionnement arbitraire par rapport aux autres.

Se tuer au travail pour oublier est une forme de surinvestissement (workaholisme) utilisée pour fuir des difficultés personnelles, le deuil ou pour trouver une utilité, mais cela mène souvent à l’épuisement professionnel (burn-out). Bien que temporairement salvateur, ce refuge peut devenir un piège dangereux pour la santé mentale et physique, nécessitant souvent un accompagnement psychologique.
C’est aussi une telle vie de crise qui définit en partie la vie de la directrice de ma section. Elle est énergique, fougueuse, elle aime travailler, elle n’a ni mari ni enfant… Malgré son poste estimable, son salaire reste misérable (selon la grille salariale de l’administration publique haïtienne, dit-on). Elle se donne corps et âme au travail, comme une guerrière, allant jusqu’à accomplir certaines tâches des autres. Tout cela est dû à son statut de femme : elle veut prouver qu’elle peut dépasser celles qui se contentent de leur corps et de leur apparence pour se faire valider dans certains emplois. Elle a aussi une « fière chandelle » envers le directeur qui l’a propulsée rapidement à ce rang dans la boîte.
Dommage, j’ai déjà entendu certains se plaindre d’elle, parce qu’elle ne cesse de les faire travailler et qu’elle porte parfois des jugements sévères sur leurs capacités ou leur manque de professionnalisme. Heureusement, tout cela n’est pas trop grave : la boîte continue de fonctionner comme si de rien n’était.
Travaille,
C’est à la fois une nécessité économique et un moyen d’accomplissement. Heureusement, l’argent n’est pas le seul moteur lié au travail. Ici en Haïti, après tout le reste, le travail sert parfois de refuge contre les maux psychosomatiques qu’on ne peut pas encore résoudre. Certes, on peut se faire du mal en travaillant avec cet objectif, et aussi déranger involontairement les autres par nos actes ou notre comportement égoïste… Mais cela nous permet quand même de jouer le jeu d’apparence : être debout et actif.
Existe-t-il un individu dans cette vie parfaitement équilibré, en accord avec son train de vie ?
crédit photo: Mario Vilvalex