L’expression : « quand tu joues avec le feu, il faut faire attention à ne pas rôtir » semble très valable quand on prend le loup dans l’histoire de la mort de Jacques Stephen Alexis.
Sur le plan politique, la Guerre froide (env. 1947-1991) est une période de tensions géopolitiques et idéologiques intenses opposant le bloc de l’Ouest (USA, capitaliste) au bloc de l’Est (URSS, communiste). Papa Doc accède au pouvoir en Haïti en 1957. Selon divers récits historiques, il a été porté et soutenu par le gouvernement américain. Mais il arrive que François Duvalier, parfois, ait joué avec les deux pôles pour assurer sa sécurité au palais national. Ce fut, selon les témoignages, un régime totalitaire et féroce qui a sur son compte la mort de milliers d’Haïtiens, dont Alexis. Pourtant, Frankétienne et tant d’autres personnalités, qui n’avaient pas la réputation d’être des miliciens « Macoutes » de Duvalier, ont vécu dans le pays sous ce régime. Comment peut-on clairement comprendre cela, si ce qu’on dit est vrai : qu’il faisait la chasse aux gens non alignés à son pouvoir ?
Alexis et Depestre ont eu des affaires directes avec Papa Doc. Depestre s’est entretenu face à face avec lui au palais national (histoire relatée dans le film d’Arnold Antonin : René Depestre, on ne rate pas une vie éternelle). Avec Jacques Stephen, ce fut autrement : la lettre ouverte du 2 juin 1960 de l’écrivain témoigne d’un amour à l’envers entre ces deux hommes. Plus tard, le 22 avril 1961 (date officielle retenue), c’est la mort du sieur Compère Général Soleil. Dans un article de Péguy C. Pierre, paru dans Le Nouvelliste, on lit ceci : « Jacques Stephen Alexis, mort sans sépulture, le mystère reste entier. »

Qu’est-il véritablement arrivé à Jacques Stephen Alexis ce jour d’avril 1961 ? Est-il tombé sous les balles des sbires de Papa Doc comme ses quatre autres compagnons ? Ou est-il mort avec eux, lapidé par les habitants de Bombardopolis, comme a bien voulu le faire croire le dictateur ? La façon et/ou le lieu de sa mort m’importent peu dans l’analyse que je tente de faire. Je trouve qu’essayer de chercher l’élément déclencheur de sa mort est beaucoup plus important.
Alexis et Depestre n’ont-ils pas côtoyé la ligne gauche de la bataille géopolitique ? Après avoir voyagé en URSS et en Chine, où il a rencontré Mao Tsé-toung début 1961, Alexis est revenu à Cuba. Depestre, lui aussi, dans le cadre de ses voyages officiels, a voyagé en Chine, au Vietnam et à Moscou, rencontrant notamment Mao Tsé-toung et Hô Chi Minh. Il a été proche des leaders cubains, convaincu par Che Guevara, « l’une des lumières du siècle », et a connu Raúl Castro.
Quand deux joueurs du petit camp de concentration d’Haïti jouent ainsi sur l’aile gauche de la politique mondiale, et qu’à la fin l’un d’eux est recruté ou accepté par l’un des pays impérialistes de l’aile droite de ce même monde, tandis que l’autre tombe dans un guet-apens en foulant clandestinement sa terre natale, et que l’histoire de sa mort fut racontée de façon simpliste : avec six hommes qui l’accompagnaient, son but était de venir renverser le régime de Duvalier en sortant de Cuba… Ne trouverait-on pas une brique mal placée dans une telle construction ?

Aux yeux des Américains, dans leur espace appelé « l’Amérique aux Américains », un joueur qui s’est efforcé de fonder le premier parti communiste sur l’île d’Hispaniola, contrôlée et dominée par les Yankees officiellement depuis 1915, pouvait-il être laissé librement par les services de renseignements des États-Unis pour revenir en Haïti et renforcer son mouvement de gauche ?
Aidez-moi, je vous en prie, à trouver la main invisible de la CIA dans la capture et la torture jusqu’à la mort de ce monsieur des Arbres musiciens. Qu’a-t-il fait, l’autre, depuis, qui regorge encore du sang de l’aile gauche qui coulait dans ses veines ? Cette scène me fait voir comme une copie collée ce qui s’est passé avec le « Titide » du peuple, disparu pour laisser l’air de vivre à Jean-Bertrand Aristide, la bouche cousue, qui ne dit point que le ciel étoilé est l’ennemi invisible qui fait tout le mal.
CP: Mario Vilvalex
One Comment
De plus, Jouer avec le feu, c’est plutôt ne pas comprendre que ce que nous vivons aujourd’hui est précisément ce feu contre lequel Alexis a tenté de protéger son peuple. Ne pas se soucier de ses frères, du peuple, c’est méconnaître l’incendie qui couvait déjà, celui qui a fini par embraser le pays tout entier. Les racines du duvaliérisme sont profondes, multiples, persistantes, mais cela ne vous autorise en rien à salir le sacrifice d’un homme qui a cru, jusqu’au bout, que son peuple méritait mieux, un homme qui n’a jamais fait passer ses intérêts personnels avant le destin collectif, et qui a tout donné.
Réduire cela à une fable de prudence ou à une métaphore de cuisine n’est pas seulement une erreur, c’est une faute morale. Vous déplacez la responsabilité du crime vers celui qui l’a subi et vous banalisez, par facilité ou par ignorance, la violence d’un système qui n’avait rien d’abstrait. Votre lecture trahit une incompréhension profonde de ce que signifie résister dans un contexte de terreur. Il ne s’agit pas de témérité individuelle, mais d’un engagement lucide face à l’inacceptable. Alexis n’a pas provoqué le feu, il a nommé l’incendie, il a tenté d’en contenir les flammes, là où d’autres choisissaient le silence ou l’exil. Confondre courage et imprudence, c’est refuser de voir que certaines voix deviennent nécessaires précisément parce que le danger existe.
Plus grave encore, en ramenant son assassinat à une conséquence presque logique de ses choix, vous légitimez, même indirectement, la mécanique de la violence politique. Aucun contexte, aucune conjoncture, aucune Guerre froide ne peut justifier qu’un intellectuel soit traqué, torturé et supprimé pour ses idées. Ce que vous présentez comme une leçon de prudence est en réalité une manière de normaliser l’inacceptable. Et il y a une responsabilité dans la parole. Lorsqu’on évoque des figures comme Alexis, on ne parle pas seulement d’un homme, mais d’une mémoire, d’un combat, d’une dignité. Les réduire à des formules faciles, c’est participer à l’effacement de ce qu’ils ont tenté de sauver.
Vos propos sont profondément déplacés. J’ose espérer, pour votre propre salut et pour celui de ceux qui continuent de souffrir, que des esprits capables d’une telle confusion ne se retrouveront jamais en position de penser pour tout un pays.