DE LEGBA VOIE: Questions et réponses de la vie réelle à temps partiel

De Legba, la Voie est une représentation d’un cahier poétique où l’auteur, Rolaphton Mercure, dessine la vie réelle à travers des lignes empreintes de lyrisme. Dans ce chef d’œuvre, il met en lumière le pouvoir des maux et la force des mots, donnant voix aux compatriotes dispersés et parfois prisonniers dans les quatre coins du monde.

« J’écris des textes à la gloire des éclipses. Mon soleil n’est plus. Demande aux étoiles mortes pour quelle nébuleuse elles ont expiré. J’écris. Des poèmes fleuves ont versé des torrents de larmes pour sa beauté. Demande aux Séraphins pour quels yeux ils ont chuté. » ( page 14)
Ce recueil constitue une empreinte de réflexion profonde sur des thèmes universels tels que le patriotisme, la quête de l’amour pour la terre natale, la solitude de Port au Prince et la liberté inscrite dans le Vodou. L’écriture devient un espace de résistance et de mémoire, où chaque vers ouvre une porte vers l’invisible, à l’image de Legba, le dieu des carrefours.

Ainsi, les images se déploient comme une élégie mystique, où la poésie transcende l’absence et la douleur pour célébrer la beauté et la force de l’esprit haïtien. La poésie est ici un jeu qui peut être à la fois célébration du tout ou du rien. Dans ce fragment, on est face à une célébration paradoxale : écrire « à la gloire des éclipses » met en lumière l’effacement, la disparition de la clarté. Le soleil absent devient le symbole d’une perte irréversible, et l’écriture se fait témoin de ce vide. L’interpellation aux « étoiles mortes » accentue la dimension cosmique du deuil, comme si l’univers entier participait à cette lamentation.

La répétition de « J’écris » agit comme un refrain incantatoire, marquant la persistance de l’acte poétique malgré l’absence. Les images s’unissent pour traduire cette intensité émotionnelle où la beauté perdue est provocatrice d’une chute sacrée. L’écriture devient alors un fleuve qui recueille et transmet cette douleur, transformant la perte en matière poétique. Ici, Legba, dieu des carrefours et des portes, étire le sens des mots et des images, pour garantir l’équilibre, la voie entre visible et « prétendu visible », entre mémoire et oubli ; le tout permettant au poème de franchir les seuils de l’absence.

De Legba, la Voie met en scène une réflexion radicale sur la connaissance et ses effets. L’assertion « Savoir c’est tuer » traduit une vision violente du savoir, perçu comme une force destructrice qui attaque l’innocence et la spontanéité. De même, « Deviner c’est déposséder » suggère que l’acte d’anticiper ou de dévoiler prive l’autre de son mystère, de son autonomie. Les vérités, comparées à des lames à double tranchant, apparaissent dangereuses : elles peuvent éclairer mais aussi blesser, et leur ingestion symbolique devient un risque mortel. L’auteur met ainsi en garde contre l’illusion que la vérité est toujours au profit de tout un chacun.

« Savoir c’est tuer. Deviner c’est déposséder. Les vérités sont des lames à double tranchant qu’il ne faut pas avaler. J’aurais aimé faire l’éloge des sots. Des ignorants. Puisque le clairvoyant est furieux. Arrogant. » (Page 18)

À un niveau plus poussé, on est plongé dans une poésie qui s’attaque aux valeurs traditionnelles en osant « faire l’éloge des sots » et « des ignorants ». Ce paradoxe met en lumière l’idée que l’ignorance peut préserver une certaine paix intrinsèque, tandis que la clairvoyance engendre assez souvent l’intolérance et l’arrogance. Être poète, c’est être en mesure de questionner les rapports habituels entre savoir et ignorance.

Rolaphton Mercure est un poète qui refuse de s’enfermer dans les tabous. Il y pénètre certes, mais sans jamais s’y laisser enclaver ni imposer. Il y circule librement et avec prudence, pour mieux ouvrir des voies nouvelles et déconstruire ces « petits meurtres conditionnés » qui étouffent la pensée et la parole.

« Il pleut légèrement. La capitale m’invite. J’ai des amitiés à honorer. Je fais mes valises. Défends farouchement une dernière flasque de liqueur pour la route. Mes pensées vont à Papa Legba. Que les lampes m’entourent. Que les lumières m’élèvent. Que la voie soit en moi. Et que le panthéon de mes ancêtres m’ouvre leurs bras. C’est la goutte que je jette à chaque point cardinal qui me porte et qui fraye chemin. Libation. Je ne connais pas la peur. Ayibobo ! Ayibobo ! Ayibobo !Ayibobo ! Ayibobo ! Ayibobo !Ayibobo ! »

De Legba, la Voie, cette poésie devient une allégorie mystique où l’écriture est à la fois résistance, mémoire et célébration de l’absence, un passage sacré entre les mondes que seul le poème peut franchir.

Valery Gerome

Valery Gerome

Rédacteur en chef Wosinyol Info .

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