La prostitution en Haïti

Par Myriam Bien-Aimé

Déclenchement de l’alarme du cœur : la perte d’une âme sœur, emportée par les ingérences et le laxisme de l’État haïtien

« Ce qui rend la pauvreté si dure, ce sont les privations, c’est la promiscuité », écrivait Marguerite Yourcenar.
La prostitution en Haïti est une réalité que l’on préfère souvent ignorer, comme si détourner le regard pouvait suffire à la faire disparaître. Pourtant, elle gagne du terrain au rythme de la pauvreté grandissante, de l’insécurité chronique, de l’effondrement des institutions et du désespoir qui ronge la nation.

Dans un pays où les opportunités se font rares, où l’espérance ressemble parfois à un arbre de prières dont on attend, en vain, de récolter un « Amen » digne et humain, nombreuses sont celles qui se retrouvent au bord du précipice.

Derrière chaque personne qui vend son corps se cache une histoire : un parcours souvent marqué par la souffrance, les privations, l’abandon et l’extrême précarité. Ce n’est pas seulement un corps qui s’expose, c’est une dignité qui lutte pour survivre.

Cette réflexion m’habite aujourd’hui parce qu’elle porte le visage de mon amie, retrouvée morte sur le lit d’un bordel, après avoir vendu les services de son corps à quelqu’un qui lui a finalement ôté la vie. Son histoire n’est malheureusement pas un fait divers isolé. Elle est le reflet cruel d’une société qui laisse mourir ses enfants avant même qu’ils aient réellement vécu.

Elle était née dans des conditions difficiles, de parents qui ne pouvaient pas lui offrir la protection et les moyens nécessaires à son développement. Elle a grandi malgré tout, portée davantage par l’instinct de survie que par l’espoir. Comme le dit si bien notre sagesse populaire : « Lavi sanwont pa bezwen konnen doulè w pou l akonpli ajanda pa l. » La vie avance sans toujours se soucier de nos blessures.
Elle tenait à la vie comme une feuille couverte d’une écriture devenue illisible, légère dans la main du vent qui la balançait d’un côté à l’autre, sans direction, sans refuge, sans personne pour la retenir.
Jamais une organisation de la société civile, jamais une institution publique, jamais un véritable programme social n’est venu frapper aux portes de son quartier pour demander aux habitants comment ils survivaient, quels étaient leurs besoins ou quels rêves ils avaient abandonnés pour continuer à respirer. Si quelqu’un avait simplement pris le temps de regarder, il aurait peut-être rencontré cette petite fille qui rampait dans la poussière. Peut-être aurait-on pu changer le cours de son existence avant que l’unique héritage laissé par la misère ne devienne celui de sa pauvre mère : la prostitution.

Peut-on alors parler d’un véritable choix ? Peut-on qualifier de liberté une décision prise sous la contrainte de la faim, de la peur, du chômage, de l’absence d’éducation et de l’abandon de l’État ? Lorsqu’un corps devient la seule ressource économique disponible, sommes-nous encore face à un choix ou devant l’échec collectif d’une nation ?

Le véritable débat ne consiste pas seulement à savoir s’il faut condamner ou légaliser la prostitution. Il nous oblige d’abord à nous demander pourquoi tant de jeunes filles et de femmes considèrent cette voie comme leur seule possibilité de survie.

La prostitution n’est souvent que la conséquence visible d’injustices beaucoup plus profondes : la pauvreté, les violences, les inégalités, l’exclusion sociale et le silence des pouvoirs publics. L’État ne peut continuer à se contenter d’observer cette réalité sans agir. Il lui revient de créer des emplois, d’assurer une éducation accessible, de renforcer la protection sociale, de garantir la sécurité des citoyens et de mettre en place des politiques publiques capables d’offrir des alternatives réelles aux plus vulnérables.

Une société qui abandonne les siens finit toujours par récolter les conséquences de son indifférence.
L’histoire de mon amie ne doit pas seulement susciter des larmes. Elle doit réveiller les consciences. Son nom pourrait être celui de milliers d’autres femmes haïtiennes dont les rêves ont été ensevelis sous le poids de la misère. Elles ne demandent pas la compassion. Elles réclament la justice, la dignité et la possibilité de vivre autrement.

Le débat est ouvert. Mais une chose est certaine : tant que la misère, l’insécurité et les inégalités continueront de régner, la prostitution restera moins un choix de société qu’un cri d’alarme lancé par une population abandonnée.

Myriam Bien-Aimé

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