Récit de voyage (A l’occasion de la Notre Dame de l’Assomption)
Je viens de Belle-Anse, cette ville du Sud-Est qui garde les secrets de mon enfance et qui m’a appris à aimer, avec fougue, toutes les villes qui lui ressemblent. Comme un pêcheur à l’affût de sa dernière prise, je guette les villes côtières, ces lieux où la mer et le sable se confondent avec la mémoire. Elles sont mes préférées, et j’en ai déjà découvert autant.
Aujourd’hui, je prends congé de mes amis et de ma famille. Mon itinéraire s’oriente vers Anse-Rouge, la ville natale de tant de compagnons rencontrés à Port-au-Prince. Là-bas, la mer m’attend, le sable ensoleillé m’appelle, loin du train-train quotidien des Gonaïves où je vis depuis quelques années. Mais ce n’est pas seulement la mer qui m’attire : c’est un air que j’imagine plus serein, plus aguichant, presque une promesse de renaissance.
Je rencontre des gens. Des femmes et des enfants qui offrent la plus pure des hospitalités, des hommes rudes mais chaleureux, pêcheurs et maçons, qui se mêlent à la fête avec une convivialité désarmante. Ils sont à l’affût de nouvelles amitiés, comme si chaque étranger portait en lui une histoire à partager.

Je redécouvre aussi que l’alcool et la cigarette ouvrent des amitiés inattendues, avec des gens de tous horizons. Sous l’impulsion du rhum, les langues se délient, et je trouve la voie pour pénétrer les petites histoires de la ville. Certains racontent avoir appris la sorcellerie dès leur prime enfance. La ville d’Anse Rouge, comme tant d’autres, porte la réputation de ses mystères nocturnes, de ses ombres qui s’animent à minuit, des « lougawou » qui hantent l’imaginaire collectif. Dans ces confidences, entre fumée et ivresse, je sens battre le cœur secret d’une communauté où la magie et la peur se mêlent à la mémoire des anciens.

Mais derrière cette chaleur humaine, je découvre aussi une population oubliée par l’État. Une ville où la pêche est la principale activité économique, mais qui reste sans encadrement, sans infrastructures. Et surtout, une population qui n’a pas accès à l’eau potable, contrainte de vivre dans une précarité quotidienne qui rend la survie plus difficile que la pêche elle-même. Pourtant, malgré tout, Anse-Rouge, la cité adorée des Timot, continue de croire aux promesses répétées par ceux qui briguent les prochaines joutes électorales.
Et puis, il y avait la fête. Elle ne se limitait pas à une place ou à une rue : elle s’étendait partout dans la ville, envahissant les maisons, les cours, les ruelles. Les haut-parleurs résonnaient jusque dans les quartiers les plus reculés, les voix s’élevaient comme des plaines joyeuses, et les enfants couraient d’un bout à l’autre, porteurs d’une énergie contagieuse. La fête était une mer elle aussi, une vague qui charmai chaque visiteur, et qui donnait à Anse-Rouge l’éclat de ses rêves.
Je me demande : que restera-t-il de cette ville une ou deux semaines après le départ des fils et des filles revenus de la capitale, des Gonaïves ou de la diaspora pour célébrer Notre-Dame de l’Assomption ? Peut-être une mer que les pêcheurs n’arriveront jamais à exploiter pleinement, autant que les mines de sel. Peut-être une ville qui attend décembre pour revêtir son ambiance festive, comme si la joie ne pouvait s’exprimer qu’à travers les fêtes.
Et moi, voyageur ému, je repars avec ce mélange de beauté et de fragilité, de promesses et de manques. Anse-Rouge m’a offert son visage nu : celui d’une ville qui vit, qui espère, mais qui attend encore qu’on lui donne les moyens de s’épanouir.