Voyons d’abord le texte dit-on : la prière de Boukman.« Bondye ki fè solèy ki klere nou anwo,ki soulve lanmè, ki fè gwonde loray.Tande non, nou tout, Bondye zòt kache nan yon nyaj, l ap gade nou, li wè tou sa blan yo ap fè nou sibi. Bondye blan yo mande krim, pa nou an vle byenfè.Men Bondye pa nou an ki si bon, ki si jis, li lòdonnen nou pou nou vanje. L a kondi bra nou, l a ban nou asistans.Jete pòtre dye blan yo ki swaf dlo nan je nan syèl la,koute libète k ap pale nan kè nou tout. »C’est une oraison parénétique, comme un porte-voix à double message (contraire à l’expression « tanbou de bouda »). Dans ce texte, l’auteur adresse une prière tout en prononçant un sermon pour exhorter celles et ceux qui le suivent. Pour le dire plus simplement, il s’adresse à la fois à un dieu et à des hommes.Qui était Boukman ?Je vous invite à lire un article entièrement consacré à ce sujet, publié par le journal Haïti Progrès (paru le 28 août 2024, marquant l’anniversaire du 22 août 1791).
Laissez-moi partager un extrait qui résonne en moi pour nourrir notre réflexion du jour :« Sur l’habitation de Prince Corse Fatiman, on pratiquait le culte de l’islam, parce que Prince Corse était musulman. Le premier maître de Dutty Boukman avait des esclaves qui étaient adeptes de la religion musulmane, car, de l’Asie, il y avait aussi un trafic d’esclaves très florissant (l’Inde étant alors une colonie britannique). C’est de là que Dutty Boukman a acquis certaines connaissances de l’islam. À plusieurs reprises, lors de cérémonies musulmanes sur l’habitation de Prince Corse Fatiman, il faisait son apparition discrètement, arborant une longue barbe et des cheveux tressés en deux branches rappelant les cornes d’un bélier, ce qui lui donnait l’apparence d’un bouc. C’est de là qu’on lui attribua le nom de Boukman. Une autre version indique que Dutty Boukman aimait lire le Coran, la bible des musulmans. Parlant couramment l’anglais, il l’enseignait aux vendeurs de café de Prince Corse Fatiman, qui le surnommaient “Bookman” (l’homme du livre), parce qu’il avait toujours son Coran en main. »L’alliance des différencesOn peut ainsi résumer que Boukman était alphabétisé selon le schéma d’éducation occidentale, et qu’il était à la fois vodouisant et musulman. De manière symbolique, on peut voir en cet homme une alliance entre des univers différents :L’islam, né au VIIe siècle dans la péninsule arabique, fondé par le prophète Mahomet, dont les sources reposent sur la révélation du Coran ;Le vodou, religion traditionnelle et système spirituel issu des cultes animistes d’Afrique de l’Ouest (peuples Fon, Ewe et Yoruba) ;Son attachement au livre et à la lecture, qui fait de lui l’image d’un esprit lettré, sachant que l’écriture est un outil universel né en Mésopotamie, bien qu’accaparé et occulté par les Occidentaux comme leur propre monopole.Maintenant, ramenons tout cela à un seul homme et posons-nous la question : n’est-il pas quasiment nécessaire qu’Haïti vise un autre Bois-Caïman, sous le prétexte d’une alliance à l’image de Boukman ?Une démarche de type (1+1+1=1) : que le vodou s’associe à l’islam, au christianisme et aux traditions mystiques comme la maçonnerie. Cela représenterait en outre une alliance entre des peuples victimes ou menacés par le système en place, dont l’aiguillon reste l’impérialisme occidental. Haïti, l’Afrique, les pays arabes, l’Amérique du Sud. tous partagent le même ennemi, comme ce fut le cas des bossales et des marrons à Saint-Domingue.Reprendre le poil de la bêteLa Cérémonie du Bois-Caïman, ce Legba qui a ouvert le carrefour de la liberté des Noirs sur la planète, est l’acte ancré qui scelle l’égrégore de la nation haïtienne. Voilà pourquoi toute démarche politique sérieuse visant la résurrection de cette république doit être profondément pensée, mûrie et préparée afin d’être utile aux Haïtiens et à tous ceux qui vivent la même situation.Cette mentalité qui, depuis des lustres, enferme la scène politique dans une vision strictement interne n’est pas conforme à notre origine de nation, mère de la liberté humaine. Les souffrances des êtres humains aux quatre coins de la planète doivent interpeller la politique haïtienne (se pèp sa nou ye). C’est ce que la cérémonie du Bois-Caïman a accompli sur cette île dessalinienne. Les acteurs politiques doivent reprendre le poil de la bête : la liberté ou la mort.le 14 août 2026 qui avait marquer le 235e anniversaire de la cérémonie du Bois-Caïman, cette commémoration solennelle doit nous porter vers une autre vision imprégnée de l’image de Boukman : savoir lire et écrire doit s’accorder aux croyances et aux pratiques mystico-religieuses (vodou, islam, maçonnerie), et surtout replacer Haïti au cœur de la bataille géopolitique. Il faut que le pays noue des alliances palpables et solides avec d’autres nations, d’autres peuples et d’autres cultures opprimés ou persécutés par les Occidentaux (tout sa k sanble rasanble pou batay libète).
Caricature: Francisco Silva