Contrôler n’est pas nécessairement bloquer. Et dans un pays confronté à une crise sécuritaire majeure, la question de l’utilisation des ressources policières mérite d’être posée.
Samedi 15 août, il est environ 10 heures du matin à Delmas 31. Des policiers procèdent au contrôle d’un véhicule. Pour vérifier les papiers d’une seule voiture, une partie de la circulation est immobilisée, provoquant un embouteillage dans une zone où ce type de bouchon est pourtant relativement rare.
La scène peut sembler banale. Elle pose pourtant une question plus large : comment contrôler efficacement sans désorganiser davantage la circulation ?
Lorsqu’un véhicule doit être contrôlé, ne serait-il pas possible, lorsque les conditions de sécurité le permettent, de l’orienter sur le côté afin de laisser les autres usagers poursuivre leur route ?
Il ne s’agit évidemment pas de demander à la police de fermer les yeux sur les infractions. Le contrôle routier fait partie de ses missions. Mais l’ordre public ne se résume pas à arrêter les véhicules : la fluidité de la circulation participe elle aussi au fonctionnement normal de l’espace public.
Depuis Delmas 18 jusqu’à Delmas 31 et sur plusieurs grands axes, la présence policière chargée de la circulation est devenue particulièrement visible. Des agents arrêtent des véhicules, vérifient les documents et tentent de réguler un trafic déjà difficile.
La question devient alors inévitable : quelle formation pratique reçoit réellement le policier avant d’être envoyé sur le terrain ?
Car les principes de discipline, de professionnalisme, d’éthique et de service public ne doivent pas rester des mots prononcés lors des cérémonies de graduation. Ils doivent se traduire dans les décisions les plus simples : où placer un contrôle, comment arrêter un véhicule et comment éviter de créer un problème supplémentaire en voulant régler le premier.
Plus de policiers, mais pour quelles priorités ?
La question prend une autre dimension dans un pays où l’État cherche à augmenter les effectifs de la Police nationale d’Haïti.
En mai 2026, 1 192 nouveaux policiers de la 36e promotion ont intégré les rangs de la PNH dans le cadre du programme P4000+. Quelques semaines plus tard, une nouvelle cohorte de 1 200 aspirants a été accueillie pour la 37e promotion.
L’objectif affiché est de renforcer les capacités opérationnelles de l’institution et de contribuer au rétablissement de la sécurité sur le territoire.
Dès lors, une question mérite d’être posée : où ces effectifs sont-ils prioritairement déployés et pour répondre à quelles urgences ?
Car Haïti ne manque pas seulement de circulation à réguler. Le pays fait face aux enlèvements, aux assassinats, aux attaques armées et à l’expansion ou au déplacement des groupes criminels.
Dans ce contexte, le débat ne devrait pas opposer police routière et lutte contre la criminalité. Il devrait plutôt porter sur l’organisation et la hiérarchisation des moyens.
Contre le kidnapping, surveiller un quartier ne suffit pas
Le problème est encore plus évident lorsqu’on parle d’enlèvements.
Lorsqu’un secteur connaît une hausse des kidnappings, renforcer ponctuellement la présence policière peut être nécessaire. Mais placer quelques policiers dans une zone où les ravisseurs opèrent ne suffit pas à résoudre le problème.
Que se passe-t-il si les criminels changent de quartier ?
La police déplace-t-elle simplement ses agents avec eux ?
Si les ravisseurs quittent Delmas pour Bourdon, puis pour un autre secteur, l’État doit pouvoir suivre leur mouvement. Mais surtout, il doit chercher à remonter à la source : identifier les réseaux, les lieux de séquestration, les intermédiaires, les commanditaires, les véhicules utilisés, les circuits financiers et les éventuelles complicités.
C’est ici que le travail du renseignement et des structures spécialisées, notamment la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), devient déterminant.
Une stratégie qui consiste uniquement à déplacer quelques policiers d’un quartier à un autre risque de déplacer le problème plutôt que de le résoudre .
La véritable question est donc : que fait-on pour démanteler les réseaux qui organisent les enlèvements, plutôt que de se contenter de sécuriser temporairement les lieux où ils ont déjà frappé ?
Et les contraventions ?
Un autre point mérite d’être clarifié : la gestion des amendes.
Lorsqu’un conducteur est verbalisé, reçoit-il systématiquement un document précisant l’infraction et le montant à payer ? Où le paiement doit-il être effectué ? Existe-t-il une trace permettant de vérifier que l’argent versé rejoint effectivement les caisses publiques ?
Le paiement directement entre les mains d’un agent, sans reçu ni mécanisme clairement traçable, crée une dangereuse zone grise entre sanction légale et paiement informel.
Dans une institution qui cherche à restaurer la confiance, la transparence ne devrait donc pas être secondaire.
Protéger et servir : pour quoi faire ?
La question fondamentale n’est finalement pas de savoir si les policiers doivent contrôler les véhicules. Ils doivent le faire lorsque la loi et les circonstances l’exigent.
La question est plutôt de savoir comment ils le font, avec quels moyens et dans quelles priorités.
Un policier n’est pas uniquement chargé d’arrêter des voitures ou de vérifier des papiers. Il doit protéger les vies, prévenir les crimes, intervenir face au danger, faire respecter la loi et rendre compte de son action.
L’honneur d’une institution ne se mesure donc pas uniquement au nombre de policiers qu’elle recrute.
Il se mesure à ce qu’ils font une fois dans la rue.
Haïti a besoin de davantage de policiers, certes. Mais elle a surtout besoin de policiers mieux formés, mieux équipés, mieux encadrés et déployés en fonction des véritables urgences sécuritaires.
La question n’est donc plus seulement : combien de policiers l’État recrute-t-il ?
Elle est beaucoup plus simple et beaucoup plus exigeante :
Où sont-ils ? Que font-ils ? Et quelles menaces sont-ils réellement chargés de combattre ?
Parce qu’un pays ne devient pas plus sûr simplement parce qu’il compte davantage d’uniformes dans ses rues.
Il devient plus sûr lorsque ces uniformes sont réellement au service de la vie, de la loi et de la population.
“Quartier populaire dans les racines, sans frontières dans l’horizon”.
Credit photo:PNH