Emmène-moi voir la mer !
Comme le titre de la nouvelle de Julio Jean-Pierre, tirée de son recueil Quand Dieu s’enrichit…
Mon être, comme un seul vent fracassant, faisait des sit-in populaires, réclamant de mon existence : la mer, sans la merde aux alentours.
C’en est trop avec la routine prisonnière dans l’ex-cité de Georges Covington, qui m’exaspère.
Pour chercher à réconcilier mes nerfs avec mes membres et mes neurones… Un risque est à l’ordre du jour : va donc payer, en plus de tes douleurs, pour avoir accès à la voie des gangs et de l’insalubrité, en mettant la tête vers le sud. Léogane, la cité du récent sénateur Patrice Dumont et de la diva éternelle, Carole Demesmin… est prête à m’accueillir pour mon premier arrêt, avant de reprendre des ailes pour Jacmel, Bainet, Cayes, etc. Jamais deux sans trois, c’est ce que dit le dicton.
Le croisement des jeunes armés et l’état moribond de la route depuis le centre-ville à Bizoton ne sont pas les seules choses qui vont vous fracasser l’esprit. La somme pharaonique que vous allez payer pour alimenter les gangs justifie la fatigue terrible que vous allez endurer durant cette aventure en deux temps (camion boîte et motocyclette via les montagnes de Dégan, région de la commune de Carrefour, lieu de « bitasyon » de ma grand-mère Suzane « Zàn » Mételus)… Deux cents gourdes pour le voyage aller en bus, point d’arrivée : St Charles, Carrefour. Deux mille cinq cents gourdes, pour chaque personne, deux ensemble derrière la moto, pour le transport de Dégan à la ville de Léogane. Il vous faut en tout, rien que pour le transport aller-retour : cinq mille quatre cents gourdes (5400 gdes). Pour un salarié au salaire minimum dans n’importe quelle administration du pays : voir la mer est devenu un luxe. Arrivé dans la ville de Léogane, on voit la différence entre la cité en ruine de P.A.P. et une ville qui vivifie, malgré les effets néfastes de P.A.P., qui font leurs lois dans les boutiques, markets, commerces de la cité d’Anacaona… Les prix sont affichés, exorbitants, pour pallier aux retards et au coût élevé des produits venant de la capitale.
Chacha ye sa…
Nan Leyogàn nanpwen konsa…
Quoi ?
Réponse : le Poison Restaurant, le Lambi Night Club, Aux Callebasses, Marine Haïtienne, Royal Haitian Club, Simbi Pallas, etc.
Qu’en est-il maintenant de ce qu’avait Port-au-Prince et que Léogane n’avait pas ? Sûrement, ce Léoganais présent dans cette musique, en ce moment, aurait dit aux Port-au-Princiens : voici « Lakil » avec la mer,
nan Pòtoprens nanpwen konsa….
D’où la question s’impose : les voitures tout-terrain qui faisaient de PV à Mérger ou Gressier, pour aller à la mer, souvent les week-ends, où sont-elles ? Ces gens-là, qui s’intéressaient à la mer vers le sud ou vers le nord, s’arrêtaient aux côtes des Arcadins… Que font-ils de mieux en termes de plaisir ou de bain de mer contre la fatigue ou les douleurs ?
Et si aujourd’hui, pour un rituel ou traitement vodouesque, il faut qu’il y ait de l’eau de mer, comment feront-ils ces adeptes-là ?
Haïti est comme une terre remplie de mercenaires. On s’en fout ! Ici ce n’est pas chez nous. À quoi bon exister sur une île tropicale, sans pouvoir vivre en complicité avec la nature ?
Pour dire vrai, les gangs, Izo et compagnie, qui bloquent la mer depuis le Bicentenaire jusqu’à Martissant… ces lieux-là n’étaient pas véritablement trop fréquentés ni reconnus pour de telles pratiques de plaisir. Mais c’étaient quand même des lieux accessibles à celles ou ceux qui le voulaient promptement.
En tout cas, Léogane, à travers sa population, ses jeunes, a fêté en grande pompe la fête de l’agriculture et du travail (1er & 2 mai). Plusieurs endroits dans la ville étaient en effervescence, organisant des foires agricoles et artistiques. J’ai pu en profiter pour faire la connaissance du groupe musical Zansèt Mizik, qui interprète les grands tubes passés du HMI. Et aussi, un collectif/une confrérie dénommée Zanmitay, dont l’enthousiaste du domaine Rap en Haïti, Bychard Barreau aka Black Ghost, fait partie (ils ont organisé une belle journée récréative au restaurant Fleur d’Or…).
Puis, vient le dimanche 3 mai 2026, il est temps d’aller voir la mer et constater combien, en ce temps malouk « to blow in gusts », dans la ville de Makenzy Orcel, les Léoganais sont aujourd’hui mieux en communion avec la vie via la nature que ceux de la cité où règne Ti Lapli.
One Comment
Nostalgique. Mais ça a fait du bien de faire ce parcours à travers tes mots