Que reste t il encore de la Cité des Poètes ?

Chronique 1 : Entre les spectres de la nuit jérémienne et les souffles du Festival de la Cité des Poètes 2026

Il est des villes dont le nom brûle comme une promesse d’éternité dans la galaxie des étoiles infinies, des géographies sacrées où la terre, fatiguée de n’être que poussière, choisit un jour de se faire verbe. Jérémie fait partie de ces étoiles filantes. Lovée au creux de la Grand’Anse, suspendue entre les tumultes de la mer et les silences complices de ses montagnes, elle s’est longtemps drapée dans son titre de noblesse : la Cité des Poètes. Ici ont résonné les voix magistrales d’Etzer Vilaire, Jean Brière, Émile Roumer, René Philoctète ou encore Jean Claude Fignolé (Desquiron, 1995). Terre d’encre et de sang, où la beauté des paysages semblait condamner ses fils et ses filles à la grandeur de l’esprit. Mais aujourd’hui, alors que les façades de ses vieilles demeures coloniales s’effritent sous le poids de l’oubli, une question douloureuse hante les esprits : que reste t il encore de ce prestigieux sanctuaire littéraire ?

Le miroir brisé d’une gloire passée

Poser le regard sur la Jérémie contemporaine, c’est accepter de contempler un chef d’œuvre en clair obscur. La cité qui vit naître le faste poétique haïtien traverse depuis quelques décennies une crise identitaire profonde. Ce n’est pas seulement l’isolement géographique ou le dénuement matériel qui pèsent sur elle, mais une lassitude spirituelle, une décadence rampante où le murmure des livres s’est trop souvent effacé devant le vacarme des urgences du quotidien. Où sont passés les géants littéraires qui rivalisaient d’audace avec Paris ou Port au Prince ? Comment la patrie de l’indomptable Roumer et du flamboyant Philoctète a t elle pu glisser vers cette somnolence culturelle ?

La blessure ouverte : la Vêpre jérémienne et le traumatisme historique

Cette décadence n’est pas le fruit du hasard. Elle plonge ses racines dans une tragédie dont la ville ne s’est jamais remise : la Vêpre jérémienne de 1964 (Gaillard, 1983). Sous la dictature de François Duvalier, en représailles aux activités des insurgés du groupe Jeune Haïti, la fureur du pouvoir s’abattit avec une cruauté inouïe sur les familles jérémiennes. Intellectuels, notables, vieillards et enfants furent traqués, torturés, massacrés. Ce ne fut pas seulement une tuerie physique : ce fut un infanticide culturel, une tentative de décapiter l’esprit jérémien. La peur s’infiltra comme un poison subtil dans les structures sociales ; ceux qui possédaient le verbe choisirent le silence ou l’exil. Les bibliothèques privées disparurent, les discussions philosophiques s’éteignirent, et une chape de plomb s’abattit sur la création. La Vêpre jérémienne brisa la transmission générationnelle du savoir et de l’audace littéraire, condamnant la ville à une longue convalescence qui ressemble à une agonie intellectuelle. Le traumatisme demeure gravé dans la pierre et dans les âmes, transformant la Cité des Poètes en une cité de spectres nostalgiques, où la relève des élites n’a jamais pu s’accomplir.

Le réveil du verbe : Le Festival Cité des Poètes 2026

Le propre de la poésie haïtienne est de savoir germer sur les ruines (Baridon, 1978). C’est au cœur de ce silence prolongé qu’un sursaut vient briser la torpeur. Du 12 au 14 juin 2026, Jérémie s’apprête à vibrer de nouveau au rythme sacré du verbe. La première édition du Festival Cité des Poètes s’annonce comme une célébration artistique et un acte de résistance historique : un rituel d’exorcisme par la beauté. Organisé à l’Alliance Française de Jérémie, l’événement veut prouver que les sources de la Grand’Anse ne sont pas taries. Pendant trois jours, la ville redeviendra le carrefour des plus belles plumes du pays, accueillant des créateurs venus de Jacmel, des Cayes, de Petit Goâve, aux côtés des talents locaux. Ce festival se veut une passerelle entre un passé glorieux à réhabiliter et un avenir à formuler.

Un programme en lettres de feu
• Jeudi 11 juin – 18h00 : Conférence de presse et ouverture officielle.
• Vendredi 12 juin : Ateliers d’écriture (matin) • Conférence de Lyonel Trouillot (18h00) • Soirée d’hommage à René Philoctète (19h30).
• Samedi 13 juin – dès 13h00 : Marché de la poésie et vente signature • Table ronde (17h00) • Nuit Blanche (18h30) avec Café Philo, projections et hommage à Jean Claude Fignolé.
• Dimanche 14 juin : Table ronde (11h00) • Atelier nomade « Vagues lettres » au bord de la mer (14h00) • Grand spectacle de clôture « Dènye Rèl » (19h00).

Le verdict des vagues

« Tant qu’il y aura des poètes… » murmure l’affiche du festival. Cette phrase résonne comme un défi lancé à l’histoire, aux massacres et au délabrement. Le Festival Cité des Poètes 2026 ne se limite pas à un calendrier : il s’impose comme un examen de conscience pour une ville qui doit choisir entre le deuil de sa gloire passée et l’effort héroïque de sa renaissance. L’entrée libre rappelle que la poésie à Jérémie n’est pas un luxe, mais un héritage populaire. Il reste des blessures, certes, mais aussi une jeunesse avide, des espaces culturels comme l’Alliance Française, et cette certitude : l’âme de Jérémie ne s’éteindra que si la mer cesse de murmurer ses stances au rivage. Ce festival est le premier cri d’un réveil attendu. Aux Jérémiens et aux amoureux du beau de transformer cette étincelle en incendie créateur, pour que Jérémie ne soit plus seulement la ville des poètes d’hier, mais celle où la poésie continue de vivre.

James Francisque

James Francisque

Professeur, écrivain- philosophe

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