Les Vendredis de la DNL : quand le conte éclipse la poésie

Par Myriam Bien-Aimé

À la Direction nationale du Livre (DNL), le vendredi 31 juillet 2026, dernier jour du mois de juillet, s’est tenue une vente-signature du recueil de poèmes Tras pye lorizon de Chelson Ermoza. Malgré des conditions qui auraient pu décourager plus d’un, les amoureux du livre, de la littérature et de l’oralité ont répondu présents, comme à l’accoutumée, dans les jardins de la DNL. Une évidence s’est imposée : le public haïtien garde un profond attachement à ses écrivains, et plus particulièrement à ceux qui savent faire vivre l’art du conte.

Dès les premières minutes, l’animateur Roberto De-Jean, maître de cérémonie, a donné le ton. Avec une éloquence remarquable et une parfaite maîtrise de l’ambiance, il a présenté Chelson Ermoza dans toute la richesse de son parcours. Plus qu’une simple biographie, il a rappelé les multiples facettes de l’auteur : poète, conteur et artisan de la parole vivante. Tout au long de la rencontre, Roberto De-Jean a su instaurer une atmosphère conviviale, gérer avec finesse les interventions du public et transformer la causerie en un véritable moment de fraternité.

Les échanges entre Chelson Ermoza et l’assistance ont mis en lumière une réalité frappante. Bien que l’activité ait été organisée autour d’un recueil de poésie, une grande partie des questions portait sur son parcours de conteur. Le public voulait entendre parler de son art de raconter, de son expérience scénique, de la tradition orale qui l’a fait connaître. Comme si, dans l’imaginaire collectif, le conteur continuait de l’emporter sur le poète. Cette observation soulève une interrogation profonde : les Haïtiens sont-ils devenus nostalgiques du conte au point de reconnaître davantage le conteur que l’écrivain ? Est-ce la force de notre tradition orale qui explique cet engouement ? Ou bien Chelson Ermoza est-il devenu, au fil des années, une référence incontournable du conte, au point que chacune de ses apparitions ravive cette attente ?

À l’issue de la causerie, plusieurs artistes invités ( Jenny Cadet, Miyou, Valmont, Bigore, spécialement Marc Valès, absent depuis plus que cinq ans en Haïti ..) se sont succédé sur scène, chacun apportant sa sensibilité et enrichissant cette célébration de la culture du livre. Ces prestations ont préparé le terrain pour le moment attendu : le spectacle de contes de Chelson Ermoza.

Et c’est là qu’une réflexion critique s’impose. Personne ne saurait remettre en question son talent : charisme, présence scénique et capacité à faire rire une salle entière demeurent exceptionnels. Pourtant, au fil de sa prestation, une impression s’est installée : le spectacle semblait parfois s’appuyer davantage sur l’humour que sur le conte lui-même. Les rires étaient nombreux, les anecdotes captivantes, mais si l’on se réfère à la définition du conte comme récit structuré, porteur d’une intrigue, de personnages, d’un univers symbolique et souvent d’une leçon de vie, certaines séquences relevaient davantage du numéro humoristique que du conte.

Cette remarque ne remet pas en cause le talent de l’artiste. Elle invite plutôt à ouvrir un débat sur l’évolution du conte contemporain. À vouloir séduire un public avide de divertissement, le conte risque-t-il de perdre sa dimension fantastique et sa fonction légendaire ? Jusqu’où peut-on moderniser cet art sans en altérer l’essence ? Ces questions sont d’autant plus pertinentes qu’elles concernent l’un des plus grands conteurs de sa génération.

La soirée s’est achevée par la vente-signature du recueil Tras pye lorizon. Le public, enthousiaste, a patienté pour échanger quelques mots avec l’auteur et repartir avec un exemplaire dédicacé. Un moment chaleureux qui confirme qu’au-delà du spectacle, le livre conserve toute sa place comme objet de rencontre entre un écrivain et ses lecteurs.

À travers cette initiative, la Direction nationale du Livre démontre une nouvelle fois l’importance de son rôle dans la promotion de la lecture, de la création littéraire et des arts de la parole en Haïti. Les Vendredis de la DNL ne sont pas seulement des activités culturelles ; ils deviennent de véritables espaces de réflexion, où le public rencontre les auteurs, où les œuvres se confrontent aux regards des lecteurs et où la littérature continue de vivre hors des bibliothèques.

Au terme de cette rencontre, une question demeure : le public était-il venu découvrir le poète Chelson Ermoza ou retrouver le conteur qu’il admire depuis tant d’années ? Si l’interrogation reste ouverte, elle rappelle surtout une chose : la littérature haïtienne continue de susciter débats, émotions et attentes. Et c’est peut-être là sa plus belle victoire.

Myriam Bien-Aimé

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