Il y a des absences qui passent inaperçues. Et puis, il y a celles qui soulèvent des questions. Lorsqu’un ministre de la Culture et de la Communication ne participe pas à une activité officielle organisée par une institution publique relevant de son ministère, son absence peut difficilement être considérée comme un simple détail protocolaire.
La question mérite donc d’être posée : que signifie l’absence du ministre à une activité officielle organisée par une institution de l’État placée sous sa tutelle ?
La clôture de « l’Année René Depestre » à la Direction Nationale du Livre (DNL) n’était pas une simple cérémonie parmi tant d’autres. Elle constituait un moment de reconnaissance envers l’un des grands noms de la littérature haïtienne, mais aussi un rendez-vous institutionnel autour de la mémoire, de la création littéraire et du patrimoine intellectuel national.
Dans ce contexte, la présence du ministre aurait eu une portée qui dépassait largement le protocole.
Elle aurait symbolisé la présence de l’État auprès des acteurs culturels. Elle aurait traduit une forme de reconnaissance envers une initiative portée par une institution publique. Elle aurait surtout rappelé que la culture fait partie des responsabilités de l’État et qu’elle mérite, à ce titre, une attention institutionnelle constante.
Une absence qui interroge
Pourquoi le ministre n’était-il pas présent ?
Il faut naturellement éviter de transformer une absence en condamnation définitive sans connaître les raisons précises qui l’ont motivée. Un ministre peut avoir des contraintes, d’autres engagements ou des circonstances indépendantes de sa volonté.
Mais l’interrogation demeure légitime, précisément parce qu’il ne s’agissait pas d’une activité privée.
La Direction Nationale du Livre est une institution de l’État. Lorsqu’elle organise une activité officielle dans le cadre de sa mission, ce n’est pas seulement une équipe ou quelques responsables qui agissent : c’est une institution publique qui accomplit une mission culturelle au nom de l’État.
Dès lors, l’absence du ministre prend une dimension institutionnelle.
Elle pose une question plus large : dans quelle mesure les activités des institutions publiques relevant d’un ministère bénéficient-elles de l’accompagnement et de la représentation de leur autorité de tutelle ?
La DNL mérite d’être reconnue
Au-delà de l’absence du ministre, il serait surtout injuste de perdre de vue le travail accompli par la DNL.
En consacrant une année à René Depestre et en organisant sa clôture, l’institution a assumé une responsabilité essentielle : contribuer à maintenir vivante la mémoire d’un écrivain majeur de la littérature haïtienne.
Rendre hommage à René Depestre ne consiste pas uniquement à célébrer un nom. C’est rappeler une œuvre, une pensée, une trajectoire intellectuelle et une contribution qui dépassent largement les frontières haïtiennes.
La DNL mérite donc d’être félicitée pour cette initiative.
Et c’est précisément parce qu’elle est une institution publique que son travail mérite l’accompagnement de l’État.
Une institution qui accomplit sa mission n’a pas à dépendre de relations personnelles pour obtenir la reconnaissance de sa tutelle. L’action publique doit être guidée par la mission, la responsabilité et l’intérêt général.
L’État avant les préférences personnelles
C’est ici que se situe le véritable enjeu.
Un ministre ne représente pas seulement sa personne. Il représente une institution, une politique publique et, plus largement, l’État.
Dans le domaine culturel, cette responsabilité est particulièrement importante. La culture appartient à tous. Elle rassemble écrivains, artistes, chercheurs, enseignants, institutions, associations et citoyens autour d’un patrimoine commun.
Le rôle d’un ministre de la Culture ne devrait donc pas se limiter aux activités qui correspondent à ses préférences, à ses relations ou à son entourage. Sa responsabilité est de représenter et d’accompagner l’ensemble du secteur, dans la mesure de ses possibilités et de ses responsabilités institutionnelles.
La DNL n’est pas une propriété personnelle. Le ministère non plus. Et la culture haïtienne encore moins.
Si des désaccords existent entre responsables, ils ne devraient pas empêcher les institutions de l’État de fonctionner et de collaborer dans l’intérêt du secteur culturel.
René Depestre au-dessus des querelles
Il y a enfin une raison de dépasser les considérations personnelles : René Depestre est plus grand que nos querelles institutionnelles.
Son œuvre appartient à la littérature haïtienne, mais aussi au patrimoine intellectuel universel. Lui rendre hommage exige donc une certaine hauteur de vue.
La question n’est finalement pas de savoir qui apprécie qui dans les couloirs du pouvoir.
La vraie question est plutôt celle-ci :
Sommes-nous capables de placer l’intérêt culturel national au-dessus des rivalités personnelles ?
Sommes-nous capables de reconnaître le travail d’une institution publique, même lorsque nous ne partageons pas nécessairement les mêmes affinités avec ceux qui la dirigent ?
Et surtout, sommes-nous capables de comprendre qu’un ministre représente une institution avant de représenter ses préférences personnelles ?
La DNL a fait sa part. Elle a porté la mémoire de René Depestre et offert à la littérature l’espace qu’elle mérite.
À l’État, désormais, de montrer qu’il sait reconnaître, accompagner et soutenir les institutions qui travaillent à faire vivre la culture haïtienne.
Car l’absence d’un ministre peut avoir une explication.
Mais lorsque l’absence devient un sentiment d’abandon institutionnel, c’est une autre question qui se pose : quelle place l’État haïtien entend-il réellement accorder à sa culture ?