Résistance culturelle à Pétion-Ville : Quand Diapason soigne les cœurs au rythme du « 12 par 8 »

​Chaque samedi soir, la cour de The Backyard se transforme en un sanctuaire de nostalgie et d’élégance. Mené par Paul Villefranche, le groupe Diapason réinvente l’esprit des kermesses d’antan. Entre réhabilitation du terroir, filiation prestigieuse et thérapie collective face à la crise, voyage au cœur d’un rendez-vous sélect devenu indispensable.

​Dans un Port-au-Prince meurtri par les vicissitudes du quotidien et l’ombre pesante de l’insécurité, il existe encore des oasis où la dignité, la beauté et le savoir-vivre reprennent leurs droits. Chaque samedi soir, la cour intime de The Backyard, nichée à Aubrant (Morne Calvaire), devient le théâtre d’une expérience sensorielle unique. Aux commandes de cette bulle hors du temps : Diapason, le groupe résident emmené par Paul Villefranche, figure incontournable des médias et de la communication institutionnelle en Haïti.

​De l’école Strings au retour aux sources du terroir

​Pour les mélomanes avertis, l’identité de Diapason ne s’est pas construite de toutes pièces. Le groupe s’érige comme le prolongement artistique évident du mythique groupe Strings de Jacky Ambroise. De cet héritage illustre, la bande à Paul Villefranche conserve une exigence harmonique rare, un jeu ciselé et un profond respect de l’acoustique.
​Cependant, Diapason opère un virage culturel majeur en insufflant une dimension nettement plus ancrée dans le répertoire national. Là où Strings explorait des sonorités folk-flamencos et des mélodies universelles essentiellement instrumentales, Diapason choisit de réenraciner cette sophistication technique directement dans le patrimoine haïtien.
​La magie musicale repose sur une formule « Combo » d’une précision chirurgicale : un pianiste, une basse, une guitare d’accompagnement, un tambour pour ancrer le groove lourd du Konpa, et un trompettiste dont les éclats cuivrés rappellent instantanément l’âge d’or des grands orchestres du pays. Ce minimalisme exigeant ne laisse aucune place à l’erreur et offre une flexibilité rare. Sans leader vocal attitré, le groupe agit comme un orchestre d’accompagnement de haute volée, laissant la scène ouverte aux plus belles voix du terroir. Ce samedi, c’est le vibrant Titi Congo qui prêtera son timbre chaud, mystique et habité à cette orchestration millimétrée.

​Le « 12 par 8 » : Une thérapie face aux maux du pays

​Pour fréquenter ce rendez-vous prisé par la crème de la société culturelle, une règle d’or non écrite s’impose : faire preuve d’élégance et se conformer scrupuleusement aux exigences du savoir-vivre. La rançon de ce succès est toutefois spatiale : le cadre de The Backyard s’avère souvent trop exigu pour contenir le flot de passionnés, privant parfois les cavaliers de l’espace nécessaire pour déployer leurs pas de danse.
​Pourtant, la frustration s’efface vite devant la philosophie même du projet, résumée par leur slogan fétiche qui clôture chaque prestation : « 12 par 8 ».

Cette référence à la tension artérielle idéale ne doit rien au hasard. Pour Paul Villefranche, ancien présentateur à Télémax et ancien Directeur de communication au Ministère de la Culture et de la Communication (MCC), la mission de Diapason dépasse largement le simple divertissement. Il s’agit d’un baume réparateur face aux traumatismes psychologiques imposés par le contexte national.
​« Notre rôle consiste à apporter un équilibre sensoriel à ceux qui font le déplacement », explique le journaliste.

Et de poursuivre: « Entre le crépitement des armes et les difficultés du quotidien, les gens ont besoin de réguler leur rythme interne. Le “12 par 8”, c’est la santé, c’est la paix de l’esprit. Pendant quelques heures, nous soignons les cœurs avec des notes de musique. »

​Bâtir une institution plutôt que céder à la tendance

​Face à l’avenir, une question brûle les lèvres des observateurs : quelle dimension Diapason peut-il espérer atteindre ? Une chose est sûre : le groupe refuse de s’aligner sur les tendances actuelles et ultra-commerciales. À une époque dominée par le Konpa synthétique ou le raboday , digitalisé ou les productions d’un JBeatz ou d’un Kdilak, Diapason fait le choix d’une dissidence organique.
​Ainsi, Diapason n’a pas vocation à devenir une machine à victoires carnavalesques ou à se produire dans de grands bals populaires à la manière de Djakout #1 , klass ou autres. Sa trajectoire le porte plutôt vers la dimension institutionnelle et patrimoniale d’un Orchestre Tropicana d’Haïti, des Frères Déjean ou du versant le plus jazz et raffiné de Mizik Mizik. En se positionnant comme les gardiens de la mémoire musicale, ses membres bâtissent une longévité que les modes éphémères ne sauraient acheter.

​Pour l’instant, la formation musicale teste le marché en réinterprétant des chefs-d’œuvre. Un exercice qui comporte ses risques à l’ère du numérique, alors que le Bureau Haïtien du Droit d’Auteur (BHDA) renforce la surveillance de la propriété intellectuelle.

Pour franchir un cap et s’inscrire définitivement dans l’histoire, Diapason devra entamer sa transition vers la création originale. Le public très sélect de Pétion-Ville saura-t-il adopter des compositions inédites avec la même ferveur que les classiques d’antan ? L’avenir nous le dira. En attendant, le rendez-vous de ce samedi est pris : pour la beauté du geste, et pour retrouver un équilibre parfait.

Valery Gerome

Valery Gerome

Rédacteur en chef Wosinyol Info .

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