En rêvant d’un pays paradisiaque, voilà une question pour des champions : une autre Haïti est-elle possible sans la chute de la grande puissance des États-Unis

Disons-le autrement : est-ce que le vaudou ne peut pas quand même aider à faire quelque chose ?

« Kout kouto nan do pa bay si ou pa janm rive vire do ou »

.La prudence impose de faire face à la situation avec stratégie plutôt que de fuir aveuglément.

comme le dit le titre de la chanson de Baky ft J. Perry : Ayiti pa m lan diferan.
C’est clair : dans la tête de chacun, selon la réalité de chaque individu, et même à travers la construction sociale et idéologique, chaque personne a une façon de voir et de comprendre Haïti. C’est bien à partir de son propre point de vue qu’elle envisage le changement du pays, la patrie dessalinienne. Je crois pourtant qu’au vu de certaines circonstances — l’insécurité, la misère, l’insalubrité, le chômage, etc. —, une forte majorité partage l’idée et l’envie de voir ces fléaux disparaître de la nation. Il y a aussi des personnes qui souhaitent le développement de ce pays à la manière de nos voisins : la République dominicaine, le Canada, le Mexique et d’autres.
Mais aujourd’hui, la question est : où en sommes-nous ? Dans quel état se trouve la santé de la République d’Haïti ?
Je dirais qu’elle est malade, et ce, depuis toujours. Une situation due à de nombreux facteurs, mais surtout à l’ingérence étrangère, en l’occurrence la mainmise des États-Unis sur cette île de 27 750 kilomètres carrés, de 1915 à nos jours. Haïti, dit-on, est une république dite nègre, née sous une mauvaise étoile tant elle a souffert et continue de souffrir. Depuis la genèse de cette nation — de l’histoire de l’esclavage et du kidnapping de nos ancêtres arrachés à leurs racines, en passant par le génocide des Taïnos et des Amérindiens, jusqu’aux luttes acharnées qui ont permis d’accoucher de l’indépendance de 1804 —, c’est comme une âme qui ne s’est jamais reposée. Après cette indépendance, le pays n’a cessé d’être bouleversé par des coups d’État, des troubles et des catastrophes tant naturelles qu’humaines, sociales et politiques.


Est-il nécessaire de rêver ou de travailler pour lutter encore une fois et réaliser une autre indépendance ? À mon humble avis, il est quasiment impossible de mener une lutte armée pour y parvenir aujourd’hui. Pourquoi ? Les temps ont changé. L’ennemi principal qui nous domine n’a pas sa base lointaine en Europe. La distance par voie maritime entre Haïti (Port-au-Prince) et les États-Unis (Miami, en Floride) est d’environ 734 milles marins (soit près de 1 360 kilomètres), avec un temps de trajet estimé à 35 ou 45 heures en continu selon la vitesse de croisière. Par voie aérienne, c’est deux heures au maximum. À l’époque, pour que l’autre ennemi que nous avons combattu et chassé reçoive des renforts, il fallait compter environ 10 à 20 jours de mer en bateau (fret ou cargo) depuis la France métropolitaine vers la zone des Caraïbes.
Pourquoi les États-Unis sont-ils donc l’ennemi numéro un d’Haïti ?


Cette république étoilée est, par bien des aspects, le prolongement de l’Europe. Ils partagent des racines culturelles, politiques et historiques profondes avec le continent dont ils sont issus par la colonisation. Voilà pourquoi ils ne font pas preuve de magnanimité : ils prolongent de préférence un racisme impitoyable contre nous, guidés par leur politique de domination (« l’Amérique aux Américains »). Ou comme le veut la formule : « Il faut constamment soulever les va-nu-pieds contre les gens à chaussures et mettre les gens à chaussures en état de s’entre-déchirer, c’est la seule façon pour nous d’avoir une prédominance continue sur ce pays de nègres qui a conquis son indépendance par les armes, ce qui est un mauvais exemple pour les 28 millions de Noirs d’Amérique. »
Voilà, c’est clair : c’est un pays qui manifeste une haine profonde envers Haïti. Alors, que peut faire Haïti aujourd’hui pour contrecarrer un tel ennemi ? Une puissance dotée de la plus grande armée du monde, d’armes nucléaires, d’une technologie de pointe et d’une influence culturelle planétaire qui s’infiltre partout ?Peut-être faudrait-il, littéralement, une troisième guerre mondiale où d’autres nations s’uniraient pour lui faire face, provoquant ainsi sa chute. Libérés de cette tutelle, les Haïtiens pourraient enfin se pencher sur leur sort dans une démarche de liberté et refonder le pays. Mais une guerre mondiale représente aussi une menace immense pour Haïti et sa diaspora présente sur le territoire de l’aigle américain. Qu’est-ce qu’il faut diable faire pour arracher Haïti de leurs griffes ?

Ravèt pa janm gen rezon devan poul.

Face aux États-Unis, Haïti joue aujourd’hui ce rôle de marginalisé, sommé de se plier à un rapport de force asymétrique.
Mais face à cette hégémonie, que penser d’une autre forme de marronnage politique et spirituel ?L’obsession de domination occidentale a besoin d’un vis-à-vis pour exister : un lion seul dans le désert n’est plus un roi, et pour polémiquer, il faut des adversaires. Et si la riposte résidait précisément dans un contrat scellé avec une force qui échappe au chantage impérial ?Pour neutraliser la corruption — ce levier favori des ingérences étrangères pour diviser et asservir —, l’idée d’un « Leta lakou » (un État inspiré de la cour ancestrale) propose un nouveau paradigme. Il s’agit de responsabiliser l’être haïtien par un serment réel, scellé par les loas (se kondisyon ki bat kòk). Ici, la compromission n’est plus jugée par des tribunaux humains corruptibles, mais sanctionnée par une éthique invisible et implacable. En tarissant ainsi la source humaine de la vénalité au sein de l’appareil d’État, les architectes de la prédation se retrouveront sans relais locaux, incapables d’inoculer leur virus de la corruption.

BWA PIWO

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