La souffrance, apostrophée par un groupe musical haïtien : peut-on réellement (re)penser la vie depuis Haïti ?

On s’prend la tête
Quoiqu’il arrive on va continuer de la fête

Pran fòm tèt ou
pa kite pwoblèm ba w pwoblèm tande
Jodia on lòt jou
kenbe kò w
poze kò w
wa wè sa l pote
Menmsi y ap pale
kite yo pale

Quelques phrases de la chanson de Big O ft. Top Adlerman, sortie en avril 2016 et écrite par Olivier Martelly et Michael Benjamin (Mikaben). Ce titre, « On s’prend pas la tête », est un hymne à la fête et à la positivité, mêlant des rythmes afro-caribéens et de dance. Les paroles célèbrent le lâcher-prise. Le texte se veut un psaume positif, invitant les auditeurs et téléspectateurs à oublier leurs soucis, à danser et à rester sereins face aux critiques ou aux problèmes du quotidien…

On dirait Alphonse de Lamartine qui demande : « Ô temps ! suspends ton vol… » Comme quoi, la parole biblique du livre de Job qui nous dit : « L’homme naît pour souffrir, comme l’étincelle pour voler », a des clauses dans ce contrat : il suffit de s’en foutre. « On s’prend la tête » : la seule motivation qui doit animer un individu, c’est de penser à faire la fête « quoiqu’il arrive on va continuer de faire la fête ».

Je n’arrête pas de jouer ce morceau en boucle dans ma tête, tout en regardant dans deux directions.

Premier regard : l’artiste Big O et l’échappatoire

Le premier point concerne l’artiste Big O en personne. Olivier Martelly est le premier fils du chanteur haïtien devenu président, Joseph Michel Martelly. Son père a essuyé beaucoup de reproches politiques et humains ; l’un d’eux est qu’à un moment donné, il a lutté contre la toxicomanie (ce qu’il a lui-même avoué sur une chaîne de télévision, Éclair, dans une émission de Zagalo). Cela me porte à réfléchir sur les effets nocifs de la drogue sur la santé, selon la médecine, mais aussi sur la manière dont les personnes addictives témoignent de ses bienfaits sur leur vie — les aidant à traverser un tunnel pendant un certain temps, en tenant à l’écart les pollutions du stress et de l’anxiété (tèt klè yo te kapab gentan eklate / fè estwòk…).
Qui plus est, en étant le fils d’un homme riche et ancien président de la république, on a à sa disposition diverses échappatoires pour fuir les problèmes. Mais là, une question s’impose : peut-on, sur la longueur du temps, s’empêcher de souffrir ?
« Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu’on peut supprimer la souffrance en ce monde ; la souffrance est une loi divine… »— Affirme Victor Hugo, marchant de pair, peut-être, avec la parole de Job.

Second regard : l’inseparable attachement à la souffrance

Et voici le moment d’orienter mon regard vers un autre aspect : pourquoi nous semble-t-il si souvent que l’on s’accroche tant à la souffrance ?Dans notre imaginaire collectif mondial, il y a fort souvent une sorte d’apologie de la souffrance, comme si elle seule nous faisait reconnaître notre condition humaine sur terre.
En voici quelques phrases sur la souffrance et la réussite qui corroborent mon propos :

  • Chaque larme versée a sculpté le chemin de ma victoire.
  • On ne connaît la vraie valeur du succès qu’après avoir traversé l’épreuve.
  • La douleur d’hier est devenue la force de mon présent.
  • Les plus grands combats laissent les plus belles cicatrices de triomphe.
  • Le chemin était sombre, mais la lumière de la réussite en vaut la peine.
  • L’homme est un apprenti, la douleur est son maître, / Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert.
    Inutile, je crois, de dire qu’en Haïti — un pays du tiers-monde marqué par l’histoire de l’esclavage —, la souffrance est récurrente dans nos gestes, nos propos et nos habitudes. Il arrive même que les gens aient honte de parler de fêtes, de joies, de plaisirs, de vacances et surtout d’argent en public. On s’habitue à critiquer, à se lamenter, à calomnier et à dénoncer, sans vouloir vraiment que la chose change…
    Mais aussi, sur le plan international et mondial, les gens montrent à quel point ils sont attachés à la souffrance. Voyons cela à travers un prisme nommé littérature, qui fait l’objet de vifs débats : La littérature désigne les œuvres reconnues pour leur valeur d’art, de style et de réflexion. Elle cherche la beauté des mots, interroge le monde et dure dans le temps. La paralittérature regroupe les écrits populaires et de genre (policier, science-fiction, romance), souvent en marge de l’institution officielle. Son but principal est de divertir le lecteur, de raconter une histoire forte et de privilégier l’action rapide.
    Est-ce que vous comprenez ? Tout ce qui n’est pas imprégné par la souffrance ne peut-il donc pas être une chose sérieuse, de grande valeur ?

Et voilà ! Un artiste, Big O et compagnie, essaie – comme Camus avec son courant de l’absurde – d’interpeller les âmes humaines pour les pousser à fuir ou à se détacher de cette chaîne mentale. Je crois entendre, en arrière-plan de ce texte musical, une exhortation : il y a certaines souffrances que l’on n’est pas obligé de laisser prendre le contrôle de notre temps si court à passer ici.
C’est pour cela que je parle d’apostrophe, un mot venant du grec ancien apóstrophos, qui signifie « action de se détourner ». Le verbe apostropher désigne l’action d’interpeller une personne, souvent de manière brusque, directe ou impolie… C’est une façon de me crier dessus et de vous crier dessus, en disant : « Hé… Halte-là ! »
Comme le chœur de la chanson de la comédie musicale Roméo et Juliette :
Nous, on fait l’amour, on vit la vie
Jour après jour, nuit après nuit
À quoi ça sert d’être sur la terre
Si c’est pour faire nos vies à genoux ?
On sait que le temps, c’est comme le vent
De vivre, y a que ça d’important
On se fout pas mal de la morale
On sait bien qu’on ne fait pas de mal

BWA PIWO

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